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Wednesday
Jan082014

Questionnements sur les projets de logements de la reconstruction

Port-au-Prince, HAÏTI, 8 janvier 2013 – Des questionnements hantent les quatre principaux projets de logements des administrations René Préval et Michel Martelly dans le cadre du processus de la reconstruction d’Haïti.

Qui occupe ces logements? Qui contrôle les projets? Les résidents peuvent-ils payer les loyers ? Et, sont-ils de véritables victimes du tremblement de terre?

Quatre ans après le séisme du 12 janvier 2010 qui a tué plus de 200 000 personnes, fait au moins 1.3 million de sans abri et endommagé ou détruit près de 172 000 maisons ou appartements, ces nouveaux projets logent des personnes qui ne sont pas nécessairement des victimes, tandis que plus de 200 000 déplacés croupissent encore dans les camps ou dans trois grandes zones anarchiques appelées Canaan, Onaville et Jérusalem (dans l’axe nord/nord-est de la capitale).

Au total, les projets ont permis de construire pas moins de 3 588 maisons ou appartements, pour un coût total avoisinant US$ 88 millions, selon les chiffres du gouvernement. (Il convient de noter, en revanche, que les bailleurs de fonds internationaux et les agences humanitaires privées ont dépensé plus de cinq fois ce montant – environ US$ 500 millions – pour des « abris provisoires », appelés « T Shelters ». Lire Ayiti Kale Je #9 

Trois des nouveaux projets sont regroupés dans la zone de Zoranje, non loin du centre-ville, sur la frontière communale de Cité Soleil et de Croix-des-Bouquets (périphérie nord). On y trouve les maisons de l’ « Expo Habitat », celles construites par le gouvernement du Venezuela et le projet dit « 400% ». (La zone de Zoranje abrite aussi le projet de logements « Village de la Renaissance », construit pendant la présidence de  Jean-Bertrand Aristide.) Le quatrième est le Village Lumane Casimir de Morne à Cabri, situé à 25 kilomètres au nord-ouest de la capitale sur l'autoroute menant vers Mirebalais (Est).

Vue d’un carrefour se trouvant au cœur du site logeant les maisons vides
du Village Lumane Casimir à Morne à Cabri le 19 septembre 2013.

Photo : AKJ/Marc Schindler Saint-Val 

Une enquête menée par Ayiti Kale Je (AKJ), qui a effectué plus d’une vingtaine d’interviews et plusieurs visites de terrain, a révélé que certains de ces projets sont caractérisés par la quasi inexistence des services de base, des actes de vandalisme, des vols et des soupçons de gaspillage.

Expo : De l’inauguration à la « squattérisassion »

Le 21 juillet 2011, le Président Martelly, l'ex Président des États Unis Bill Clinton et le Premier Ministre de l’époque Jean Max Bellerive inaugurent l’Expo Habitat : une exposition d’à peu près 60 prototypes d’habitats à Zoranje.

Constituant un des premiers projets approuvés par la Commission Intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti (CIRH), l’Expo a coûté plus de US$ 2 millions en termes de financement public pour la reconstruction. Les compagnies étrangères et haïtiennes venues exposer leurs modèles ont dépensé au moins US$ 2 millions de plus. L'idée était que les entreprises étrangères et haïtiennes parviennent à choisir parmi les modèles avant de s'engager dans la reconstruction.

L’Expo est considérée par tous comme un échec. Peu de gens l’ont visitée et très peu ont choisi un modèle pour reconstruire. Beaucoup parmi les modèles coûtaient chers. Lire Ayiti Kale Je #20

« Nous avions vu des solutions très atypiques, qui certaines fois ne correspondaient pas à notre manière de vivre. En tant qu’Haïtien, nous ne voyons pas la question de logements de cette manière. C’était des trucs importés », critique David Odnell, directeur de la division logement à l’Unité de Construction de Logements et de Bâtiment Public (UCLBP), une des trois agences gouvernementales qui s'occupent du logement en Haïti, dans une entrevue le 19 novembre 2013.

Aujourd’hui, les maisons abimées, dont la peinture est écaillée, abritent plusieurs dizaines de personnes investissant bon gré mal gré la majorité de ces habitations nichées au milieu de nombreuses herbes folles dans un espace fréquenté par des dizaines de cabris.

« Toutes les maisons ont de nouveaux propriétaires. Ils s’en ont accaparées », confie une jeune fille enceinte, dont les parents sont, d’après elle, « les locataires ». 

A quelques pas, se trouve la maison d’une autre jeune femme se disant « propriétaire » du logis de la fille. Elle tient un bébé dans ses bras. Comme la fille, elle veut garder l’anonymat, mais déclare : « Je n’ai suivi aucune procédure pour l’avoir. J’étais là, c’est mon frère qui assurait la sécurité de la maison… Non, personne n’est venu nous demander de payer. Personne ne vient nous parler. De toute façon, à qui irait-on payer? » 

Une femme cuisinant devant l’une des maisons modèles du site de
l’Expo Habitat le 19 septembre 2013.
 Photo : AKJ/Marc Schindler Saint-Val

Selon au moins quatre sources, des évidences sur le terrain et un consultant dans un projet de l’État, ce sont des personnes déjà locataires dans le secteur de Zoranje qui ont saisi la grande majorité des maisons de l’Expo tout en mettant quelques-unes en location.

« C’est possible », reconnaît l’architecte Odnell de l’UCLBP. « Parce qu’il y a un vide. C’est parce qu’il y a absence de l’État. Je n’appellerai pas cela ‘gaspillage’, mais plutôt mauvaise planification, parce qu’on pourrait les récupérer dans l’avenir. »  

L’homologue d’Odnell à l’agence gouvernementale Fonds d’ Assistance Économique et Sociale (FAES), qui est aussi impliquée dans la question logement, est du même avis.

« En dehors de la semaine  où les gens lui rendaient visite,  l’Expo est tombée à l’eau. Personne ne va là-bas. Personne ne la maintient en vie. Les entrepreneurs partent et ne font pas la promotion de leur logement », estime Patrick Anglade. « C’est un problème qu’on peut résoudre, mais il faut savoir comment s’y prendre. »

Contactée à propos de l’Expo, l’agence étatique de logements sociaux l’Entreprise Publique de Promotion de Logements Sociaux (EPPLS) a répondu « absent ».

« Nous n’avons aucun rapport avec [l’Expo] », déclare Miaud Thys, directeur général de l’institution.

Les maisons de Chavez : de la « squattérisassion » à l’anarchie

Non loin de l’Expo, se trouvent 128 appartements construits pour un montant de US$ 4,9 millions par le gouvernement vénézuélien durant la présidence de Hugo Chavez, d’où le nom de « Kay Chavez yo », ou en français, « Les maisons de Chavez ».

La majorité de ces appartements parasismiques – de toutes les couleurs et comportant chacun deux chambres à coucher, une salle de bain, un salon, une salle à manger et cuisine – sont « squattérisés ». Sur les 128 appartements, seulement 42 ont des habitants « légaux », invités par l’ambassade du Venezuela. Vides pendant 15 mois, avant de connaitre l’invasion, certains ont été vandalisés. De nombreux matériels et objets, dont des toilettes et des serrures, ont été emportés. Lire Ayiti Kale Je #12  

« Il n’y a rien, ce sont des gens qui ont investi de manière illégale les maisons » avoue Thys, directeur général de l’EPPLS. « A présent nous essayons de les récupérer. Nous le savons, nous sommes au courant de cela. »

Une des maisons du projet de l’ex président Vénézuélien Hugo Chavez,
en train d'être élargié sans aucun contrôle, le 19 septembre 2013.

Photo : AKJ/Marc Schindler Saint-Val

Sur le terrain, les habitants vivent tant bien que mal dans leur domicile. Ils changent les portes et fenêtres, ajoutent des barrières en fer forgé ou érigent des clôtures.

En face d’une maison en phase d’agrandissement, des journalistes ont rencontré Jules Jamlee assis sur une chaise délabrée, entouré de quelques voisins. Comme eux, il est catégorique et confie qu’il ne va pas lâcher prise.

« Le président sait pertinemment que nous sommes des révolutionnaires. Il y a des choses qu’il va nous dire, il sait bien que nous n’allons pas être d’accord avec lui », déclare-t-il.

Thys lui répond du tac au tac.

« Nous ne pouvons pas les perdre. Révolutionnaires ou pas », dit-il. « Nous allons entamer le processus pour les récupérer. Nous allons leur envoyer des correspondances… On va débuter comme on devrait le faire. Le cas échéant,  on va appliquer la politique de la carotte et du bâton ». 

Jusqu'à présent, « Kay Chavez yo »  ne disposent pas d’eau. Les habitants se plaignent de l’absence de toilettes ou de commodités défectueuses. Ce qui explique le fait que des personnes se disent obligées de faire leurs besoins physiologiques à même le sol.

Dans une enquête effectuée par AKJ en juin 2013, sur dix personnes interrogées, 6 affirment qu’ils vont chercher de l’eau ailleurs et 4 confient que leurs toilettes ne fonctionnent pas.

De nouveaux propriétaires pas 400% contents

Connu sous le nom de « 400% » parce que le président Martelly a promis de construire 400 maisons en 100 jours, ce projet a été inauguré le 27 février 2012.

En plus des maisonnettes, le projet – construit grâce à une subvention de US$ 30 millions de la Banque interaméricaine de développement – comportait, entre autres, la construction de trois kilomètres de routes en adoquín, un système d’adduction d’eau (mais l’eau est disponible seulement récemment), des circuits électriques, des lampadaires de rues, un terrain de basket et une place publique. 

Cependant, seule une partie des bénéficiaires sont de véritables victimes du séisme. Nombreux sont les employés de l'administration publique. Les maisons ont été attribuées au départ avec empressement, ce qui a créé des complications, parce qu’elles ne sont pas des cadeaux. Les bénéficiaires doivent payer une hypothèque sur cinq ans.

« Dans la première phase, et comme on était pressé… nous n’étions pas trop sévères. Des gens ont pu bénéficier de logements sans avoir pour autant la capacité totale de payer », admet Anglade dans une entrevue le 2 octobre 2013.

Un des résidents du projet 400% revenant avec un saut d’eau le 19 septembre 2013.
Photo : AKJ/Marc Schindler Saint-Val

Les prêts hypothécaires sont entre 1 500 (US$ 39) et 2 000 gourdes (US$ 46) par mois. Il est stipulé dans le contrat que « le non-paiement par le locataire-acquéreur de trois (3) mensualités consécutives entraine l’application d’une pénalité de 5% du montant de la mensualité impayée » et que le « non-paiement pourrait entraîner l'expulsion. »

Le contrat provoque des grincements de dents. Des dizaines de personnes rencontrées sur le site s’en plaignent.

Le FAES admet qu’il a un défi.

« Le taux de récupération n’atteint pas 100%. Il n’atteint même pas 70%. Ce qui veut dire que nous avons 30% de personnes qui sont en retard de paiement », explique Anglade.

Une mini-enquête faite par AKJ donne une idée de la raison de ces retards de paiements. Sur dix personnes interrogées, 5 affirment être des chômeurs.

« Le président ne nous donne pas de maisons. Il nous les vend. Les maisons sont trop chères. Quelle activité exerce-t-on dans le pays, on ne travaille pas, comment trouver 1 500 gourdes par mois ? », se questionne Yves Zéphyr, chômeur et père de deux enfants, qui habite la cité depuis novembre 2012.

Yves Zéphyr avec la fiche de paiement récent de sa femme, le
19 septembre 2013.
Photo : AKJ/Marc Schindler Saint-Val 

Lorsque le projet a été lancé, le gouvernement n'a reçu de financement que pour la préparation du terrain, les maisons et l'électricité. Aucun fonds pour les autres services nécessaires dans le cadre d’un projet de logements situé loin du centre-ville de Port-au-Prince, comme l’accès à l’eau et le service de vidange, un marché, des écoles, une clinique et un système de transport abordable.

« Il existait de l’espace pour tous les services. Tout ceci était dans le plan de base. Mais malheureusement on n’est pas arrivé à les implémenter. Donc, finalement, ce sont uniquement les logements qu’on a érigés. Et, l’eau, ce n’est que récemment que ça a commencé à fonctionner après avoir trouvé du financement pour le faire », admet Odnell.

Sur le terrain, AKJ a trouvé de nombreux résidents heureux, il y a des maisons manquantes. Certaines des habitations sont incapables de supporter la moindre pluie.  Sur 10 familles, 8 ont des installations électriques, mais leur maison n’est que rarement alimentée en électricité, d’après elles.

Des fosses septiques de certaines  maisons posent également des problèmes.

La toilette de la maison d’Yves Zéphyr non utilisée pour son
manque de profondeur, le 19 septembre 2013.
Photo : AKJ/Marc Schindler Saint-Val

« Elles peuvent être remplies dans un quart d’heure », dénonce André Paul, habitant le projet depuis juillet 2013. « Certaines sont bloquées, d’autres remplies. » 

L’EPPLS, qui partage la responsabilité du site avec le FAES promet d’agir : « Nous allons porter des corrections. Les fosses septiques sont mal établies. De toutes les façons, nous allons corriger ce qui requiert des corrections. »

« Le projet est inachevé », ajoute de son côté Odnell. « Les gens vont y rester, c’est à l’Etat de le continuer. Il faut améliorer le cadre de vie des occupants. Il faut leur donner les infrastructures nécessaires. Dans la réalisation d’un projet d’habitat, les infrastructures publiques précèdent les logements. Quand on planifie, les services doivent être déjà disponibles. Dans le cas de 400%, c’est le contraire. » 

Morne à cabri – un projet de logement social ?

Le projet de logement Village Lumane Casimir est financé par les fonds de Petro-Caribe pour au moins US$ 49 millions, d’après le gouvernement. Cette urbanisation, dans une région désertique au pied du Morne à Cabri, comportera 3 000 logements locatifs, dont quelques 1 300  sont déjà prêts. Il tire son nom de celui d’une célèbre chanteuse haïtienne. Lire aussi Ayiti Kale Je #19

Lors de l’inauguration le 16 mai 2013, le président a profité pour faire des remises de clefs à des familles avec une couverture médiatique assez motivée et extraordinaire. Pourtant, de mai à septembre 2013, personne n’y vivait. Ce n’est qu’en octobre 2013 que le village commence à se remplir.

Plusieurs des maisons non encore occupées sont saccagées.

« Entre 120 et 150 logements ont été vandalisés », admet Odnell de l’UCLBP, l’organe qui gère et assure la supervision dudit projet.

Plus d’une cinquantenaire de toilettes, plusieurs dizaines de serrures de portes et fenêtres, d’étriers, d’ampoules, de prises et de fils électriques sont emportés, sans compter les mille et une tentatives visibles d’emporter des lavabos soudés au mur. Certaines maisons ont des portes et fenêtres qui tiennent  à peine.

« Les voleurs y viennent toujours », raconte Bélair Paulin, un habitué de la zone, qui  dit attendre qu’on l’appelle pour une entrevue le permettant de savoir s’il est ou non un des prochains bénéficiaires.

Plus de 200 familles  sont déjà installées. D’autres, munies déjà de leurs clés, viennent au fur et à mesure. Pour le moment, environ 1 100 appartements sont encore vides.

Le bureau de recrutement pour les logements du Village Lumane Casimir
à Morne à Cabri avec les candidats plein d'espoir devant, le 19 septembre
2013.
 Photo : AKJ/Marc Schindler Saint-Val 

Le 20 décembre dernier, lors d’une visite, le président Martelly a remis des clés à 75 policiers sur un total de 250 qui vont bénéficier d’un logement. Quelques policiers ont dénoncé des responsables de l’Etat qui leur ont demandé de remettre les clés sous prétexte que c’était une remise symbolique.  

Toutes les maisons prêtes sont dotées d’une alimentation en eau et électricité, de poubelles flambant neuves, d’un réchaud à gaz, un récipient à traiter l’eau, des plantes en pleine croissance avec un service d’arrosage des parcelles de jardin, et d’une promesse de  transport automobile aller-retour à la capitale pour 20 gourdes.

Sous un soleil de plomb, la voix de quelque centaines de nouveaux résidents, le bruit des portes qui s’ouvrent et se ferment, le vent qui se déchaine et le vrombissement des moteurs de voitures roulant à toute vitesse, le village Lumane Casimir de Morne à Cabri commence une nouvelle vie.

Un homme se promène dans le Village Lumane Casimir à Morne à Cabri
le 19 septembre
. Photo :AKJ//Marc Schindler Saint-Val

Selon les déclarations d’Odnell, le village possédera : « un système d’assainissement, un commissariat, un centre de santé, un réservoir d’alimentation en eau potable, une place publique, un terrain de football, une ligne électrique, un pôle commercial, une école professionnelle, un marché public et une école fondamentale ».

L’un des plans du projet, c'est que certains des résidents disposent d’un emploi dans un parc industriel de l’autre côté de la route.

« Il y aura un mini parc industriel qui aura toutes les facilités visant à créer des emplois pour sédentariser les bénéficiaires », promet Odnell, qui affirme qu’une entreprise canadienne se dit intéressée à y ouvrir une usine.

Le parc n’est pas encore terminé, et – à la fin de 2013, au moins – il n'a pas été enregistré comme une « zone franche ».

Comme dans les autres projets, les nouveaux résidents ne sont pas nécessairement des victimes du tremblement de terre. 

« Il y a trois critères clés pour être éligible : 1) Il faut que la personne soit affectée par le séisme ; 2) la personne doit avoir une famille de 3-5 personnes et 3) il faut que la personne ait un revenu. C’est le plus important, afin de pouvoir payer le loyer. Celui-ci doit être entre 7 000 (US$ 163) et 10 000 gourdes (US$ 233) », d’après Odnell.

Christela Blaise, est l’un des nouveaux locataires de ces maisons. Elle est cosmétologue et vit avec sa grande sœur et l’enfant de celle-ci depuis octobre 2013.

« Apres le séisme, on habitait Bon Repos au bord de la route. Nous ne sommes pas des victimes directes du séisme, mais comme tout le monde on cherchait à s’abriter, on est allé dans un abri provisoire. Mais nous n’y sommes pas restés plus de trois mois avant de retourner dans notre maison», dit-elle.

La problématique de logements : Un défi immense

L’Etat Haïtien reconnait qu’il fait face à un énorme défi.

Jusqu’à maintenant quelques 150 000 victimes du séisme vivent encore dans environ 300 camps, et peut-etre 50 000 autres dans les trois zones anarchiques appelées Canaan, Onaville et Jérusalem. La moitie des camps n’a pas des services sanitaires, et seulement 8% sont approvisionnés en eau, d’après un rapport de l’UCLBP et le « CCCM Cluster » d’octobre 2013. A l’époque, 103 des camps étaient sous menace d’éviction. Les 7 et 9 décembre 2013, 126 familles ont été forcées de quitter les maisonnettes qu'elles avaient construites à Canaan, non loin du Village Lumane Casimir.

Selon le gouvernement, Haïti a un déficit de logements qui s’accroit à mesure que les gens laissent les villes de province pour rejoindre les villes.

 « Haïti devra faire face au défi de construire 500 000 nouveaux logements pour répondre au déficit actuel  et aux besoins jusqu’à 2020 », note la Politique du logement et de l’habitat (PNLH) de l’UCLBP, publié en octobre 2013.

Photo tirée de la nouvelle Politique du Logement et de l’Habitat (PNLH) de l’UCLBP.

La Politique de l’UCLBP reste ambitieuse mais vague. Son résumé exécutif esquissant cinq « axes stratégiques » indique vouloir « accroître l’accès au logement », incluant le logement social répondant aux normes de construction établies et la promotion « des modèles de construction de logements avec un accès aux services urbains de base ».

Le langage du document implique que l’Etat cherchera à résoudre le déficit en partenariat avec le secteur privé. Dans l’introduction du document, le premier ministre haïtien Laurent Lamothe relate que « la PNLH, dont la coordination de la mise en œuvre sera assurée par I’UCLBP, définit également le rôle important que le secteur privé est appelé à jouer aux côtés de l’État ».

Cette orientation n’est pas forcément à éviter, mais déjà il semble que l’Etat ne va plus construire des logements sociaux accessibles à la majorité de la population.

Selon la Banque Mondiale, 80% de la population vit avec un revenu de US$ 2 par jour. Même si un couple combine ses revenus, il aura seulement US$ 60 par mois. Donc, comment pourrait-il payer un loyer de US$ 39 (pour un appartement à « 400% ») à  US$233 (Village Lumane Casimir) ?

Parlant le 11 novembre 2013 du Village Lumane Casimir, Lamothe affirme sa fierté du projet, qu’il a classé comme «  logement social. »

Mais, si le logement en question ne sert pas les pauvres, qui représentent la majorité des victimes du tremblement de terre, par exemple, et s’il est hors de portée de 80% de la population, est-ce vraiment une classification correcte ?

Thursday
Dec122013

Le portrait de la réalité de l’avortement en Haïti

« J’ai avorté à trois reprises. La première fois j’avais 15 ans. J’étais encore à l’école. Garder l’enfant aurait été  une honte pour ma famille. J’ai caché ma grossesse à mes parents et j’ai avorté.  Les deux autres fois, j’avais déjà des enfants... Je préfère avorter plutôt que de compromettre l’avenir de mes enfants », raconte une femme de 24 ans, mère de deux enfants, à Ayiti Kale Je (AKJ).

« Je suis tombée enceinte à 19 ans parce que mon copain n’a pas su utiliser le condom correctement. Je ne pouvais pas infliger un tel châtiment à mes parents. J’étais encore à l’école, je ne pouvais pas prendre les responsabilités d’un enfant, alors j’ai avorté avec le consentement de mes parents », explique une femme de 21 ans.

Port-au-Prince, HAÏTI, 12 décembre 2013 – Malgré son caractère illégal, la pratique de l’avortement est monnaie courante dans la société haïtienne.

Des femmes haïtiennes se font avorter clandestinement. Les plus exposées sont celles des couches défavorisées qui, contrairement aux femmes de la couche aisée, n’ont pas la possibilité de  se faire avorter dans des cliniques à Port-au-Prince, dans des centres spécialisés en Floride ou ailleurs. Les femmes pauvres ont recours à des produits abortifs, des pharmaciens, des « médecins-feuilles » ou des médecins ayant des diplômes reconnus, qui opèrent sans aucune supervision sanitaire étatique.

Depuis dernier, le sujet de l'avortement a occupé l’actualité, mais le débat s’est surtout concentré sur  la maternité et le devoir des femmes. AKJ a conduit une enquête sur la réalité de l'avortement en Haïti, avec l’espoir qu’à l’avenir, le débat pourra se fonder sur des faits plutôt que sur la morale et les mythes.

Olga Benoit de l’organisation féministe Solidarite Fanm Ayisyèn (Solidarité des Femmes Haïtiennes-SOFA), reconnait que la pratique de l’avortement est une réalité dans la société, malgré son interdiction par la loi.

« Il y a une très grande différence entre ce que la loi prescrit et la réalité des populations », soutient-elle. « Depuis 1987, la SOFA a constaté que de très jeunes filles, de jeunes femmes et des adolescentes étaient exposées à des risques énormes pour leur vie et pour leur santé du fait qu’elles avaient recours à des charlatans pour pratiquer un avortement », explique Benoit.

« Au fil des années, des médecins n’ont pas cessé de se plaindre de ces cas qui viennent dans des hôpitaux dans une situation critiques suite à un avortement », ajoute-elle.

En Haïti, il est difficile de préciser le nombre de femmes décédées suite à un avortement. Lors d’un récent atelier, la Ministre de la santé publique et de la population (MSPP), Dr. Florence Duperval Guillaume, avance que « sur chaque 100 000 naissances vivantes on enregistre 630 morts », dûs à diverses complications. Le Ministère de la santé estime que 20 à 30% des cas de mortalité maternelle sont dus à des avortements bâclés.

Au niveau mondial, on décompte près de 40 millions de cas d’avortement par année, avec plus de 4 millions dans les Amériques. La moitié des avortements au niveau mondial est effectuée dans des conditions malsaines. Chaque année, au moins 70 000 femmes meurent et plus de 8 millions connaissent des problèmes médicaux à cause de ces mauvaises conditions.

D’après le rapport Abortion Worldwide : A Decade of Uneven Progress (L'avortement dans le monde: une décennie de progrès inégaux), 98% des avortements dans les pays pauvres se font dans des conditions dangereuses. Les femmes vulnérables dans les pays pauvres sont en proie à de très hauts risques si l’avortement demeure illégal. Au Guatemala, Mexique, Pakistan et en Ouganda, par exemple, 45-75% des femmes vivant en dessous du seuil de la pauvreté ont des complications suites à des avortements clandestins.

Selon les résultats de l’étude EMMUS-V HAITI 2012, un rapport commandité par le MSPP, sur 352 femmes qui ont avorté depuis 2007 « quarante pour cent (40%) … ont déclaré avoir eu des complications ».

Pour l’obstétricienne et gynécologue Nicole Magloire, secrétaire exécutive de la Concertation nationale contre la violence faite aux femmes, il existe des médecins haïtiens capables de faire des avortements chirurgicaux sans risques, mais « puisque c’est puni par la loi, les médecins habiles capables de le faire dans des conditions sanitaires sécuritaires opèrent clandestinement, et à un coût très élevé, donc ce n’est pas un service accessible. »  

Une pratique non-régularisée

Assise dans une pharmacie assez garnie de médicaments, de produits cosmétiques et d’articles pour nourrisson à la rue Monseigneur Guilloux (au centre de la capitale), une pharmacienne dans la cinquantaine décline, dans un langage familier, des méthodes d’avortement appliquées sur le terrain.

« Si la femme n’a pas encore atteint trois mois, elle peut prendre deux comprimés de Cytotec par voie orale et un autre par voie vaginale avec de la bière » dit-elle. « Si elle a déjà trois mois elle doit faire un curetage qui lui coûtera 3 500 gourdes (US$ 81.40) dans notre laboratoire. »

Un flacon de comprimés de Cytotec  dont l’unité coûte 100 gourdes
(US$2.32).
Photo : AKJ/
Marc Schindler St-Val

« Cytotec » est le nom commercial du misoprostol, un médicament anti–ulcéreux fréquemment  détourné à des fins d’avortement médicamenteux en Haïti. Une telle fréquence d’utilisation du Cytotec dans l’interruption volontaire de grossesse s’explique par son efficacité mais aussi par son faible coût, par son accessibilité dans les pharmacies et sa facilité d’usage sans assistance médicale.

Le curetage est nécessaire dans le stade avancé de la grossesse, trois mois ou plus, et se fait à l’aide d’un appareil mécanique d’aspiration.

A la rue Joseph Janvier, nous avons visité une pharmacie atypique. Aucune enseigne n’est affichée à part la peinture habituelle (vert et blanc). Pour tout décor, il n’y a que des vêtements usagés accrochés à des murs.

Dans cette pharmacie, une jeune fille, assise dans un couloir, reçoit des demandes. Elle est là également pour indiquer la liste des médicaments offerts, puisque ces derniers ne sont pas visibles. Entre autres services, elle vend l’avortement par injection.

Une rangée de pharmacies à la rue Mgr. Guilloux au centre-ville
de Port-au-Prince.
Photo : AKJ/Marc Schindler St-Val

« Si le Cytotec ne marche pas, on peut faire une injection à la personne, qui lui coûtera 1 000 gourdes (US$ 23.25). Ce n’est pas risqué. On est ouvert du lundi au vendredi », dit-elle.

La fille vend le « Pitocin » ou oxytocin, un médicament à base d’hormone naturelle qui provoque la contraction de l'utérus. Certaines femmes l’utilisent pour se faire avorter.

« Je reçois des femmes qui  disent avoir avorté par injection du Pitocin. Le Pitocin se procure facilement dans les pharmacies », confie une infirmière.

Une méthode encore moins chère est celle administrée par des « médecins feuilles » ou matrones (personnes pratiquant la médecine naturelle), qui composent des doses à base de plantes, de comprimés et d’alcool. C’est une méthode médicamenteuse traditionnelle locale qui entraine des risques importants.

 « Je leur compose une dose préparée avec des feuilles telles que : racines de verveine, de campêche, et d’acajou, mélangés avec une plante communément appelée ‘cresson dent noir’, des comprimés de chloroquine et de Saridon (paracétamol, propyphénazone et caffeine), de 6 à 12 comprimés antibiotiques et de vin ou clairin (eau de vie haïtienne). Si la dose ne réussit pas, alors on administre un purgatif à la femme… Dans certains cas il faut attendre environ 22 jours pour obtenir le résultat escompté », révèle une femme qui pratique la médecine traditionnelle depuis 50 ans.

Pénaliser les femmes ou dépénaliser l’avortement ?

Dans la société haïtienne, le sexe est un sujet tabou.  Mais l’avortement l’est encore davantage. D’ailleurs la loi haïtienne le condamne  sous toutes les formes. L’article 262 du Code Pénal punit au même titre que la femme qui se fait avorter,  les personnes qui l’ont aidée ou assistée.

Une pharmacie à la rue Mgr. Guilloux au centre-ville de Port-au-Prince.
Photo : AKJ/
Marc Schindler St-Val

Le débat sur la possibilité d’une légalisation de l’avortement est très controversé. Les discours, depuis le coup d’envoi officiel des discussions autour de cette problématique lancé par le MSPP en mai dernier, sont une preuve. Mais une telle controverse demeure inévitable et nécessaire, compte tenu de la gravité du problème, d’après la Ministre de la santé.

« Dans le monde entier, l’avortement reste et demeure un sujet de grandes controverses », avance la première responsable du MSPP dans un article du Nouvelliste. « La législation haïtienne prévoit jusqu’à la condamnation à perpétuité contre ceux qui sont impliqués dans l’avortement. Par conséquent, beaucoup de femmes mortes suite à une telle pratique sont enregistrées sous d’autres rubriques. » 

Plusieurs acteurs religieux s’opposent à tout projet de loi visant à légaliser l’avortement en Haïti.

SOFA pense que la dépénalisation de l’avortement est urgente.

« Tant que l’Etat maintient que c’est un crime, c’est qu’il ne va rien faire pour s’assurer que les femmes qui sont dans une situation où elles doivent avoir recours à l’avortement le fassent dans des conditions où leur vie ne soit pas en danger. Actuellement, n’importe quelle personne peut sévir contre elles », s’inquiète Benoit. « Certaines femmes  se font charcuter par des médecins et  n’ont aucun recours. »

Une femme, âgée de 43 ans, avec deux enfants à sa charge, savait qu’il était risqué de se faire avorter. Mais malgré tout, elle l’a fait : « Mon mari était brutal, je savais que tôt ou tard on allait se séparer, alors j’ai avorté pour qu’il ne me quitte pas avec un enfant de plus. J’en avais déjà deux. »

 

Ayiti Kale Je a décidé de cacher les Identités des femmes et des divers fournisseurs de l'avortement interrogés pour cette histoire, en raison des pénalités sévères que la loi haïtienne pourrait leur imposer.

Tuesday
Nov192013

Les défis du reboisement  

Doucet (Petit-Goâve) HAÏTI, 19 nov. 2013 – Des programmes de reboisement et de conservation de sol coûtant plusieurs centaines de milliers de dollars et réalisés à la périphérie de Petit-Goâve (Ouest) ont permis de construire des centaines de seuils anti-érosion en pailles sèches et en sac de terre. Huit à dix mois après leur réalisation, dans certaines zones, ces travaux semblent pouvoir tenir leur rôle longtemps. Cependant, dans bien d’autres, ces petites « étagères » sont déjà détruites. 

La construction et ensuite la destruction des seuils ou barrières anti-érosion – tous mis en place avec l’argent « humanitaire » ou de l'« aide au développement » – montrent clairement le sort d'au moins une partie des projets de reforestation en Haïti. Les témoins clés d’un véritable cercle vicieux.

Un flanc de colline dans la 11e section communale de Petit-Goâve où les seuils
sont plus ou moins toujours fonctionnels, avec de petites plantes qui poussent
dans le sol.
Photo : AKJ/Milo Milfort

Un seuil construit avec des pailles sèches entouré d'arachides en pleine croissance à
Doucet, 11e section communale de Petit-Goâve, le 18 octobre 2013.

Photo : AKJ/Milo Milfort

Depuis le tremblement de terre de 2010, plusieurs projets de réhabilitation, de conservation de sol et de relance agricole sont effectués dans les 11e et 12e sections communales de Petit-Goâve, située à 60 km au sud-ouest de Port-au-Prince. L’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO), Helvetas et l’Agro Action Allemande (AAA), travaillant parfois de concert avec une organisation de développement local, Mouvman Kole Zepòl (MKOZE), ont réalisé divers programmes qui visent le réaménagement du bassin versant de la rivière Ladigue.

Les pentes raides autour de la rivière « sont très vulnérables particulièrement aux érosions hydriques et éboulements », explique MKOZE dans un rapport narratif final d’un des projets, qui a couté US$ 91 534. « En saison de pluies, les eaux de la rivière Ladigue se déversent dans l’embouchure de la ville de Petit Goâve en transportant d’importantes quantités de sédiments et de roches, détruisant les exploitations agricoles et envahissant les maisons, causant souvent des pertes en vies humaines, pertes de récoltes, pertes d’animaux, et destruction de maisons. »

Le déboisement constitue l’un des principaux maux rongeant la population. Dans la zone de Petit-Goâve, le problème date d’un demi-siècle. Selon plusieurs habitants, le déboisement à outrance des collines a débuté en 1963 après le passage du cyclone Flora qui a fait plus de 5,000 morts et ravagé le sud et l’ouest d’Haïti.

Quelques seuils construits de pailles sèches sur une colline complètement dénudée
en août 2013 à Doucet. Des plants d'arachide rampent vers les seuils au niveau de
la partie inférieure de la photo.
Photo: AKJ/Milo Milfort

Molière Jean Félix, 62 ans, a travaillé la terre pendant 35 ans. Il se rappelle des forêts.

« Sur la cime de cette montagne, il y avait beaucoup de manguiers. On y cultivait du maïs et du riz. Maintenant, on ne peut même plus planter du pois Congo. Certaines zones étaient des forets mais aujourd’hui ce ne sont plus que des savanes où il s’avère impossible de cultiver même de l’arachide », se souvient ce paysan. Aujourd’hui, il est membre du comité de  protection des bassins versants.

La pratique d'abattement des arbres pour s’approvisionner en bois ou pour la fabrication de charbon de bois n’est pas étrangère à une telle situation. La grande majorité de l'énergie consommée en Haïti – 75% – vient du bois et du charbon, d’après le Bureau des Mines et de l’Energie. Félix est témoin du processus chaque jour.

« Les jeunes d’aujourd’hui sont aux abois. Ne produisant pas de café, et ne pratiquant pas l’élevage de porcs, ils s’adonnent à l’abattage des arbres pour envoyer leurs enfants à l’école », note Félix.

Récemment, des mesures ont été prises pour lutter contre la déforestation dans la région. Sous la supervision de techniciens, et grâce au financement de l'AAA, la FAO, l’Office d’aide humanitaire de la Commission européenne (ECHO) et Helvetas, des équipes des paysans et d’autres habitants des 11e et 12 sections communales reçoivent un salaire journalier de l’ordre de 200 gourdes (US$4.65) ou 300 gourdes (US$6.98). Ils ont érigé des seuils en sac de terre, en pailles sèches et des clayonnages. Par la suite, ils ont procédé à la mise en terre des plants d'arbres fruitiers et forestiers.

Les projets ont une autre raison d’être aussi, d’après l'AAA et les autres organisations. Ils apportent un appui financier direct à la population après des désastres naturels. Selon Beate Maas, coordinatrice d’AAA, les travaux de « Cash For Work (CFW) » ou « Argent contre Travail » aident les gens à se recapitaliser rapidement.

« [Le CFW] aide à embaucher beaucoup de familles et leur permet d’avoir un minimum de revenus. C’est une assistance immédiate. C’est donc ça l’avantage », dit-elle.

Mais le « salaire » versé ne satisfait pas les agriculteurs.

« Cette misérable somme peut nous servir pendant 2 à 3 jours » d’après Olivia Batichon, cultivatrice et membre de l’Organisation des Jeunes en Action pour le Développement (OJAD).

Batichon et d’autres détracteurs des projets prétendent que ceux qui font un travail « CFW », qui dure généralement deux semaines, négligent souvent leurs terres.

Cependant, dans une enquête auprès de 50 bénéficiaires à Doucet, Ayiti Kale Je (AKJ) a observé que tous apprécient ces travaux. Selon eux, même si le salaire de 200 gourdes ne représente pas grand-chose, il est utile et le reboisement est nécessaire pour la zone.

Les besoins de reboisement contre les besoins quotidiens

Autour de Doucet, il y a des collines décorées de centaines de seuils. A l’intérieur de ceux-ci, se trouvent des petits arbres forestiers (l’eucalyptus) et fruitiers (manguiers, noix, acajous, orangers). Mais il y a d'autres pentes où les seuils sont en voie de désintégration, des tas de terres sont déjà érodées, et des gaules sont mortes. Les paysans ont planté des arachides, des petits pois et d’autres cultures sur et autour des structures. En quelques mois, ces collines seront nues comme elles l’étaient avant les projets de reboisement.

Ilomène Tataille est mère de famille, propriétaire dans la zone et membre d’un des comités de volontaires mis sur pied pour veiller sur la croissance des nouvelles plantes,  empêcher les  animaux de les manger, et pour les dégorger après chaque pluie. Une autre tâche, d'après elle, est d’empêcher aux habitants de planter sur ces pentes érodées, surtout pas de l’arachide, une culture populaire dans la zone.

D’après Tataille, même si les travailleurs CFW et les propriétaires fonciers étaient tous d'accord au départ pour ne pas perturber les collines, il est quasiment impossible de leur interdire de travailler. Elle-même a violé sa promesse.

« Quant à moi, je les plante. D’ailleurs, nous habitons une zone aride. C’est de l’arachide que nous pouvons cultiver. C’est notre profession. Désolée, nous n’avons pas d’autres emplois ! », dit-elle.

Ilomène Tataille montrant quelques-unes des plantules mises en terre qui ont du mal
à pousser par manque de suivi à Doucet, dans la 11e section communale de Petit-Goâve,
le 18 octobre 2013.
Photo : AKJ/Milo Milfort

Pour Tataille, l’autre difficulté consiste en ce que les propriétaires ont affermé leurs terrains à d’autres habitants. Même s’ils sont d’accord pour respecter les conseils prodigués par les représentants d’AAA ou de MKOZE, ils ne peuvent pas forcer les locataires à faire de même. 

Les cadres des organisations impliqués sont au courant. L’agronome Esther Paynis, a été consultante de AAA dans un projet exécuté avec MKOZE entre septembre 2012 et août 2013.

« Nous avons conseillé aux gens de ne pas semer de l'arachide ainsi que tout autres cultures qui nécessitent de tourner le sol pour les cultiver, comme l’igname et la patate douce. Dans les séances de formation qu’on organise pour eux, ils ont promis de respecter ces principes », confirme Paynis à AKJ dans un courrier électronique le 30 septembre 2013. Paynis a supervisé la construction de seuils en pierres et en sacs de terre sur 1 180 m2, et des clayonnages sur plus de 2 000 m2 de terre.

« Si nous leur prodiguons des conseils et qu’ils ne les mettent pas en pratique nous ne sommes pas responsables. Nous les avons informés des désavantages de l’arachide et comment elle peut entrainer la dégradation totale de la zone », continue-t-elle.

Lors d’une visite effectuée en août 2013, les journalistes ont pu constater plusieurs plantations d’arachides sur différentes collines. Deux mois après, soit en octobre, sur ces mêmes collines beaucoup de structures sont détruites, car pour récolter les arachides, les cultivateurs font tourner la terre : de nombreux murs en pailles sèches sont détruits avant même la décomposition des pailles voire la croissance des petites arbres mis en terre. Dans de nombreux cas, certaines plantules se retrouvent noyées ou étouffées par manque d’entretien.

Les critiques de certains 

Certains s'interrogent sur les techniques utilisées.  Louis Calixte qui a travaillé pour AAA comme technicien,  pense, lui aussi, qu'il y a des structures qui ne sont pas durables.

« Parmi les structures il y en a qui sont bonnes mais d’autres ne le sont pas vu que les plantes qu’on y met ne sont pas appropriées. On ne saurait prendre des manguiers pour les cultiver n’importe où. On doit les mettre dans un champ qui peut faciliter leur croissance. De même, on ne peut mettre de l’eucalyptus dans une terre apte à la culture. Les arbres sont différents les uns des autres », explique Calixte.

AKJ a consulté un agronome indépendant pour avoir son opinion. Il s’agit de Ludson Lafontant, ingénieur agronome et spécialiste dans le domaine du reboisement, travaillant à Fond d’Oies, dans les mornes près de Léogâne, située à 32 km au sud de la capitale. Après avoir visité de nombreuses collines, il estime que les structures ont plusieurs avantages. L’un d’entre eux, c’est qu’elles sont faites en pailles sèches. Une fois décomposées, elles peuvent servir de composte pour le sol et les herbes. Toutefois, il partage également l’idée que les eucalyptus sont désavantageux dans certains milieux.

« Toutes les plantes absorbent de l’eau. Cependant, les plantes de ce genre – l’eucalyptus et le nîme – je ne voudrais pas les mettre à proximité des rivières ou des puits et des champs des agriculteurs. Ils ont une capacité d’absorber l’eau quel que soit le lieu où ils se retrouvent », note-il.

L’agronome Ludson Lafontant scrute les collines presque dénudées, avec des
seuils récemment construits, dont plusieurs entourés de plants d’arachides lors
d’une visite à Doucet en août 2013.
Photo : AKJ/Milo Milfort

Lafontant et Calixte ne sont pas les seuls à se plaindre des choix des plantes. Molière Jean Félix, un propriétaire à Doucet et bénéficiaire du projet de reboisement, nourrit aussi des préoccupations.

« Ces arbres sont grands absorbeurs d’eau dès qu’on les met dans une parcelle, celle-ci devient aride et elle ne peut rien produire après », d'après Félix.

« Lave men siye a tè ? »

D’après Junior Joseph, secrétaire général de l’OJAD à Beatrice, le problème ne se résume pas seulement au choix des plants. Il y a une contradiction fondamentale dans la mesure où le reboisement pourrait provoquer la faim. Cette contradiction ne fera que conduire à l'échec des projets. 

Un autre défi serait le fait que les comités mis sur pied pour assurer la surveillance sur les seuils sont constitués de bénévoles. Ces derniers ont pour mission d’entretenir les structures en empêchant à leurs voisins de planter et d’attacher leurs animaux aux petits arbres.

« Les comités n'ont pas de soutien. Certaines personnes acceptent de travailler gratuitement, mais d'autres ne sont pas d'accord », d'après Joseph. « C'est alors que les structures se détériorent ».

En dépit du fait que Calixte a travaillé comme technicien dans un projet de conservation de sol exécuté par AAA, pour lui le manque d’implication des acteurs locaux, et le manque de compréhension des besoins des habitants, sont des problèmes importants.

Ilomène Tataille avouant son incapacité de faire respecter les principes préalablement
convenus à Doucet, 11e section communale de Petit-Goâve, le 18 octobre 2013.
Les seuils de la zone ont pour la plupart été détruits.
Photo : AKJ/Milo Milfort

L’agronome Lafontant est d’accord. Le reboisement est nécessaire, mais le manque d’implication des paysans constitue un autre problème, dit-il. Il y a aussi le fait que les seuils n'ont pas été construits avec l'idée que les paysans planteront n’importe quoi.

« On ne peut empêcher le paysan de travailler son lopin de terre », dit Lafontant.  « Moi je ferais ces mêmes structures, mais avec des canots de contour avec des coupes de niveaux pour qu’ils [les paysans] puissent planter de l’arachide. »

Willio Saint-Cyr, coordonnateur de MKOZE, admet le défi mais n'indique pas de solution.

« Après de tels travaux si vous ne mettez pas une entité de suivi, surveillance, contrôle, il y a de fortes chances de régression voire d’aggravation de la situation. Car il existe partout des gens ayant de mauvaises intentions », dit-il. 

Lors d’une visite de terrain en août 2013, l'agronome Lafontant dit craindre que ces travaux ne soient un véritable gâchis, comme dit le proverbe haïtien, « lave men siye atè » (« lavez-vous les mains et séchez-les en les frottant par terre »).

Mais il a également critiqué la population et le gouvernement.

L’agronome Ludson Lafontant observe un des seuils récemment construits, ceci avec
une plantule de manguier, d'herbe et des arachides, lors d’une visite à Doucet
en août 2013.
Photo : AKJ/Milo Milfort

« On doit pouvoir s’aimer d’abord et ensuite l’autre vous aimera. L’ONG est venue, après avoir cherché des fonds, » d’après Lafontant. « L’argent doit être justifié afin de s’enorgueillir d’avoir travaillé une quantité d’hectares de terre, fouillé tant m3 de canaux de contour et offert des emplois à de nombreuses personnes. C’est à ce moment-là que l’argent est justifié. Mais qui endure le problème ? C’est le pays de qui ? C’est le nôtre, c’est chez nous. C’est à nous de prendre conscience. »

Tuesday
Oct082013

Derrière la faim en Haïti

Port-au-Prince, HAÏTI, 10 octobre 2013 – Au cours de la dernière année en Haïti, alors que les acteurs de l’aide humanitaire lançaient un cri d’alarme concernant la faim, les journalistes d’Ayiti Kale Je (AKJ) entendaient sans cesse des plaintes et des rumeurs portant sur l’usage impropre, l’abus ou les effets négatifs de l’aide alimentaire.

Photo et titre d’un récent article de l'AP sur la faim en Haïti.

Nos journalistes et les membres des radios communautaires qui ont travaillé avec eux ont décidé de mener l’enquête.Pourquoi, alors que le pays a reçu au moins un milliard de dollars US de denrées alimentaires entre 1995 et le tremblement de terre de 2010, la faim continue-t-elle à augmenter?

Qui sont les acteurs dans ces « Hunger Games » (« Matches de la faim ») en Haïti et dans le monde?

Qu’est-ce qui peut être fait qui n’est pas fait actuellement ?

 AKJ et ses partenaires ont rendu visite à deux programmes financés par l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), qui viennent récemment de prendre fin ou se terminer cette année.

1) Dans la Grand’Anse, un programme de coupons alimentaires de CARE appelé initialement « Tikè Manjè » (« Bon alimentaire ») et par la suite « Kore Lavni Nou » (« Soutenir notre avenir »), qui a pris fin en août.

2) À la Gonâve et à Savanette, un programme alimentaire de World Vision ciblant les femmes enceintes, les mères et les jeunes enfants. Ce programme s’inscrit dans le cadre du programme d’assistance pluriannuel (« MYAP » en anglais) qui doit se terminer vers la fin de 2013.

À lire : 

Un programme d'aide alimentaire qui aide les fermiers des États-Unis et regarder la vidéo

Interrogations sur le programme alimentaire de World Vision et regarder la vidéo

 

Pour accompagner ces articles et fournir aux lecteurs un contexte, AKJ a également produit des résumés des principaux enjeux de la faim en Haïti.

Les causes de la faim en Haïti

Quantifier la faim

Aide ou commerce? Les effets délétères de la politique des États-Unis

 

La vidéo documentaire en deux parties (kreyòl) -  23 et 28 minutes.

 


Ayiti Kale Je est un partenariat établi entre AlterPresse, la Société pour l’Animation de la Communication Sociale (SAKS), le Réseau des Femmes Animatrices des Radios Communautaires Haïtiennes (REFRAKA), les radios communautaires et des étudiants de la Faculté des Sciences Humaines/Université d'Etat d’Haïti.

Cette série est distribuée avec la collaboration d'Haïti Liberté

Monday
Sep232013

« Jalousie en couleurs » ou en douleur ?

Pétion-ville, Haïti, 24 septembre 2013 – Rose, bleu, vert, rouge. De loin, ce sont des milliers de maisons peintes en des couleurs extravagantes. Mais, de loin, l'observateur ne voit pas la détresse et les risques imminents qui affectent les résidents de Jalousie, qui surplombe le centre de Pétionville (périphérie est). Des souffrances et dangers mortels qui semblent être ignorés par le gouvernement qui dépensent US$6 millions dans un énorme travail de maquillage.

« Dangers » parce que, le mois dernier, les experts ont annoncé qu'une faille secondaire traverse une partie du bidonville de 45.000 à 50.000 habitants dénommé « Jalousie ».

« Non seulement, il y a une faille qui passe au niveau de Jalousie, mais aussi il y a un aléa et un mouvement de terrain très fort dans la zone », explique le géologue Claude Prépetit lors d’une conférence de presse le 2 août 2013. Prépetit vient de coordonner une nouvelle étude sismique sur certaines zones à risques de la capitale.

Une page de la récente étude sismique de « microzonage » montrant
les zones à risque de glissements de terrain.

Une image « Google Earth »  de Jalousie (le quartier densément peuplé)
tiré de la récente étudesismique de « microzonage ».

Jalousie est dangereuse également parce que beaucoup de maisonnettes sont érigées sur le flanc du Morne l’Hôpital, sur des pentes abruptes ou dans des ravins qui servent de canaux pour les eaux de pluie. Un document récent du gouvernement affirme que plus de 1.300  maisons doivent être déplacées car elles représentent un danger pour leurs habitants ainsi que pour la ville en contrebas, étant donné les risques de glissement de terrain qui pourraient survenir pendant et après les grandes averses.

Les habitants de Jalousie sont en détresse aussi parce leur quartier n’a pas accès à un système d’adduction d’eau potable. Les riverains se battent souvent entre eux devant les rares citernes de distribution. L’assainissement reste un handicap pour cette zone où les résidents empruntent des escaliers exigus pour regagner leurs maisons.

Une femme et une fille transportent de l'eau sur un chemin près d’une partie
peinte de Jalousie, septembre 2013. Quatre litres d'eau pèsent environ 25 livres
ou 11,4 kg.
Photo : AKJ/Marc Schindler Saint Val

Une étude récente de l’Organisation des Nations Unies pour l’Education la Science et la Culture (UNESCO) signale : « [l] a densité d’occupation du sol peut aller jusqu’à 1.800 personnes par hectare et que les surfaces moyennes des logements varient de 8m2 à 30m2. Faisant partie de ce paysage sévère, Jalousie concentre 45 mille habitants à Pétion-ville, la zone qui abrite pratiquement l’ensemble des quartiers riches du pays. La fracture sociale y est frappante. Les impressionnantes villas des riches côtoient les bidonvilles. »

De la peinture pour masquer la misère et les dangers

Malgré le double-danger, le gouvernement de Michel Martelly a annoncé qu’il est en train de dépenser plus de US$6 millions dans le bidonville, mais il n’est plus question de l’aider à faire face aux calamités ou de fournir des services.

Il s’agit de peindre des maisons dans un projet connu sous le nom de : « Jalousie en couleurs », dit-on, en hommage à l’artiste peintre haïtien, Préfète Duffaut (1923-2012) qui s’est servi de couleurs frappantes pour peindre des villes imaginaires.

Mais, d’après les résidents du quartier, peindre les maisons n'est pas la priorité la plus importante. Sur un échantillon de 25 résidents interrogés par Ayiti Kale Je (AKJ), 24 affirment qu'ils veulent des écoles pour leurs enfants, tandis que quatre ajoutent qu'ils veulent un meilleur accès à l'eau.

Il y a tout juste un an, le gouvernement avait l'intention de détruire une partie du quartier, par le biais d’une opération dénommée « Sove Lavi Mòn Lopital » (« Sauver la vie de Morne l’Hôpital »). Le projet avait pour objectif d'éliminer plus de 1.300 maisons, de reconstruire des canaux, et d’effectuer d'autres travaux d’infrastructures qui préserveraient les pentes et diminueraient les risques de glissements de terrain et d’inondations.

Lors des grandes averses, les eaux en provenance de la pente du Morne l’Hôpital – où la loi interdit les constructions et l’abattage des arbres – ruissellent en torrents. En raison d’une couverture végétale déficiente, la boue emporte parfois des humains, des têtes de bétails, voire des maisons. L’entrée de l’« Union School » (située en contrebas de Jalousie), une école privée anglophone affiliée à l’ambassade américaine où les fils de diplomates et des membres des classes aisées haïtiennes reçoivent de l’instruction, est souvent encombrée de boue.

Une image de Morne l'Hôpital tirée d'un rapport du ministère haïtien de l'Environnement.

En mai 2012, le Ministre de l’environnement Ronald Toussaint a justifié le pourquoi du « Sove Lavi Mòn Lopital » au quotidien Le Nouvelliste : « Le morne l'Hôpital est une zone qui doit être reboisée afin d'empêcher des inondations en aval. Nous envisageons également de construire des barrages de rétention dans les ravines. Cela se fera après les premières démolitions. Nous les ferons dans la paix, car le gouvernement n'est pas contre la population. »

Cependant, le plan a été soudainement annulé après des manifestations des résidents. [Vidéo AlterPresse ici.] Au lieu d’essayer de résoudre les différends et incompréhensions, le gouvernement a préféré renvoyer le ministre Toussaint et remettre dans les tiroirs le plan de déplacer les gens. Aujourd’hui, « Sove Lavi Mòn Lopital » ne prévoit que des actions de reboisement, d’amélioration des ravins et des campagnes de sensibilisation.

Protestations vs. «  fierté »

Malgré les conditions difficiles, les menaces sismiques et possibilités de glissement de terrain, le 16 août le gouvernement a annoncé la phase 2 de « Jalousie en couleurs ».

La 1ere phase qui a coûté à l’Etat haïtien US$1.2 millions, implémentée entre fin 2012 et début 2013, coïncidait avec l’inauguration de l’Hôtel Occidental Royal Oasis, érigé en face du bidonville. Le prix d’une chambre simple dans cet hôtel cinq étoiles est de US$ 175 dollars et celui d’un « junior suite », plus de US$350 dollars.

Mille maisons ont reçu des couches de crépissage et de peinture de diverses couleurs pour que leur vue soit légèrement plus acceptable, au cours de la Phase 1.

« La phase 2 est beaucoup plus faramineuse », explique le premier ministre Laurent Lamothe lors de son lancement le 16 août 2013 devant une centaine de personnes massées aux abords d’un terrain de football. La phase 2 coutera US$5 millions, d’après Lamothe.

Dans son discours, le ministre  a noté que 3.000 maisons additionnelles seront peintes. En plus, sur le terrain de football, le gouvernement va installer de nouvelles tribunes, des vestiaires et du gazon synthétique. Finalement, Lamothe promet la construction de 1.2 km de route asphaltée et l’amélioration de 2.8 km de ruelles.

Durant le discours de Lamothe, plus d’une vingtaine de personnes ont brandi des pancartes en criant haut et fort : « De l’eau !», « Il n’y a pas d’eau, d’écoles et d’hôpitaux !». [Vidéo Télé-Kiskeya ici.]

Lamothe a appelé les protestataires à la « patience ». 

« Nous abordons les problèmes petit à petit, mais vous savez que vos problèmes sont nombreux et nous essayons de faire beaucoup avec de faibles moyens », a-t-il promis avant de vider les lieux.

Un panneau annonçant le projet « Jalousie en couleurs ». Noter le slogan :
« Beauté contre pauvreté »
. Photo : AKJ/Milo Milfort

« Ce dont nous avons besoin, c'est de l'eau et de l'électricité », confie une femme à AKJ. (Beaucoup des bénéficiaires n'ont pas souhaité être identifiés.) Elle vit avec 12 personnes dans sa petite maison, dont deux enfants qui ne fréquentent pas d'école.

Aucun des personnes interrogés par AKJ n’a été contacté sur l’éventail des couleurs.

Les gens attendent de l'eau devant un des kiosques où cinq gallons coûtent
jusqu'à 15 gourdes (environ 35 cents américains)
. Photo : AKJ/Milo Milfort

Les gens se battent entre eux devant l’un des kiosques. Chacun veut être
le premier à remplir son saut.
Photo : AKJ/Milo Milfort

« On a certes profité d’une bonne initiative, même quand on n’a pas participé dans le choix des couleurs, mais nos besoins vont au-delà des couleurs. Nous pouvions peindre nos maisons nous-mêmes », opine un autre habitant.

Pour d’autres, cela ne change rien.

Assise sur sa petite véranda en faisant la lessive, une résidente affirme qu’elle n’a pas pris part au processus et qu’elle n’est pas satisfaite.

« J’ai la possibilité et la capacité de peindre ma maison », dit-elle. « À mon retour [à la maison], j’ai vue des barbouillages sur le mur. »

Dehors l’éclat attire. Mais pour les maisons non visibles depuis les hôtels, c’est le contraire, car seuls les murs visibles sont peints.

L’un des habitants, Sylvestre Telfort, affirme, à l’instar d’autres habitants, que le gouvernement exécute le projet pour maquiller le bidonville érigé en face d’Oasis et de Best Western Premier, un autre nouvel hôtel.

Une vue partielle du quartier de Jalousie sans les maisons peintes, avril 2013. Photo : AKJ/Milo Milfort

Sur son site internet, Oasis promet à sa clientèle un « hôtel en ville élégant » et « des vues magnifiques sur la ville ». Best Western, où les chambres coûtent US$150 par nuit, affirme pour sa part à ses visiteurs potentiels que l’hôtel est « situé dans les belles collines de Pétion-Ville, une banlieue chic bien connue de Port-au-Prince ».

« Le projet de peindre Jalousie n’est qu’un apaisement social du gouvernement pour satisfaire la bourgeoisie, en l’occurrence, les propriétaires de Oasis et de Best Western», déduit Telfort. « Ils ne peuvent lancer une bombe pour éliminer les gens. Donc, ils interviennent autrement en mettant en couleurs les maisons, en faisant peindre l’extérieur. » 

L’ancien ministre de l’environnement se dit préoccupé.

« La situation du Morne l’Hôpital est chaotique, c’est un problème de sécurité publique. Vingt-deux pour cent de la population de la commune de Pétion-Ville occupent Morne l’Hôpital et résident à Jalousie et Philippo. Les constructions en béton dans les mornes empêche à l’eau de s’infiltrer », affirme l’ex-ministre Toussaint. « La solution n’est pas de peindre. »

Un garçon se trouve dans une zone de Jalousie située sur la pente de Morne l'Hôpital,
près des maisonnettes et baraques érigées en roche et en béton, et près de l'un des
rares arbres encore debout sur le morne.
Photo : AKJ/Milo Milfort

Claude Prépetit, coordonnateur de la nouvelle étude sismique est également préoccupé.

Bon nombre d’habitants de la zone sont en danger à cause « des risques de glissements et de mouvements de terrains [et] d’amplification d’onde en cas de séisme. Les maisons de Jalousie sont construites anarchiquement sur le versant de la montagne, entre 500 et 300 mètres d'altitude, partie qui est plus apte à glisser. Par conséquent l'aléa mouvement de terrain est plus fort sur le versant qu'au sommet », note le géologue.  

Prépetit pense que le gouvernement doit « interdire toute nouvelle construction dans la zone » et répertorier « les zones les plus à risques où la vie des gens serait menacée pour les évacuer ».

En fin de compte, après la mise en place des services sociaux de base, « on pourra peindre les façades autorisées si on veut faire plus beau », ajoute-t-il.

Durant sa visite au bidonville, seulement 14 jours après que Prépetit et d’autres experts aient annoncé la deuxième faille, le premier ministre Lamothe n’a fait aucune mention des risques sismiques.

« Vous allez voir ce que nous pouvons faire pour améliorer la vie du peuple », jure Lamothe. « Vous serez fiers ! Vous serez contents ! ».

Après son allocution, Lamothe et son entourage ont pris place à bord de voitures 4x4 pour redescendre de Jalousie. Pour leur part, les habitants sont retournés à leurs calvaires quotidiens, en montant et descendant les escaliers à la recherche de l’eau, pour essayer de survivre un jour de plus à côté d’« une banlieue chic ».