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    Sunday
    May202012

    Partenaires dans le déboisement et la bidonvilisation 

    Port-au-Prince, 21 mai 2012 –  Des institutions humanitaires, de concert avec une autorité locale, ont – inconsciemment ou non­ – aidé à déboiser un quartier du Morne L’Hôpital – une zone sous protection spéciale d’après la loi haïtienne – avec leurs dons d’« abris transitoires » communément appelés « T-Shelters ».

    Un enquête d’Ayiti Kale Je (AKJ) dans la zone de Haut Turgeau de la zone métropolitaine a révélé que au moins une centaine de T-Shelter (abris d’une chambre, faits en bois et mesurant de 12m2 à 18m2), se trouvent aujourd’hui dans des endroits où, avant le séisme de 2010, il y avait des arbres ou des arbustes, et où il n’y avait aucune habitation. Aujourd’hui, un bidonville déjà illégal est en pleine expansion, et les pentes entourant la zone métropolitaine se dénudent à vue d’œil.

    Un nouveau bidonville sur Morne L'Hôpital, composé principalement de
    T-Shelters offerts par les ONG.
    Photo: Evens Louis

    Les institutions humanitaires ACTED (Agence d’Aide à la coopération technique et au  développement) et GOAL ont appuyé des déplacés du tremblement de terre en les aidant à s’installer dans ces espaces qui font parties de Morne L’Hôpital. La pente est protégée par une loi publiée en 1963 et par un décret de 1986, stipulant que cette zone – qui traverse une partie de Pétion-Ville, de Port-au-Prince et de Carrefour – devrait être sous protection spéciale.

    Une des institutions – GOAL – a été financé par le gouvernement des Etats-Unis pour le projet. L’autre – ACTED – par le Croix Rouge-Rouge américaine.

    Deux nouvelles maisons où avant, il n'y en avaient aucune. Sur la main gauche, construite par ACTED construit, sur la main droite, construite par GOAL.
    Photo: Evens Louis

    Il existe toute une série de règlements mettant l’accent sur ce qui est permis et sur ce qui ne l’est pas dans la zone. Une agence gouvernementale, l’Organisme de Surveillance et d’Aménagement du Morne l’Hôpital (OSAMH), est chargée de contrôler la zone.

    Pourtant, ces organisations non gouvernementales (ONG), qui savent pertinemment que la zone est protégée, ont construit des habitations avec l’aval du président du Conseil d’administration de la section communale (Casec) de Turgeau, Monsieur Raoul Pierre-Louis.

    « Suite au dégâts au niveau des bâtis qu’il y a eu après le séisme, il fallait en quelque sorte transitoirement reloger ces gens là », se souvient Monsieur Fredly Anténor, Coordonnateur de l’équipe de construction de l’ONG irlandaise, GOAL.

    ACTED et GOAL faisaient partie des ONG qui ont bâtit des T-Shelters pour aider les familles à quitter leurs sordides camps. Malgré les critiques sur l’utilisation de T-Shelter comme réponse à la situation d’urgence crée par 1,3 millions de déplacés [voir Abandonné, comme un chien errant], plusieurs douzaines d’institutions humanitaires ont édifié plus de 110 000 de ces petites cabanes dits temporaires, au coût total de 500 million $ USD (500 000 000 $).

    Un T-Shelter ACTED dans un espace autrefois verte. Photo: Evens Louis

    Pour sa part, Madame Marianna Franco, responsable du programme développement pour ACTED, qui a érigé 28 des T-Shelters au Morne l’Hôpital, se justifie également : « Quand la conception des abris transitionnels a été faite, on n’avait même pas, d’ailleurs on ne l’a pas encore, un plan de développement et d’urbanisation de la ville de Port-au-Prince ni de la zone métropolitaine, dit-elle. Nous, on a installé des abris temporaires dans des endroits où il y avait de l’espace. »

    D’après Mme Franco, son agence a travaillé avec le Casec, et s'est bien assurée que tous les bénéficiaires avaient des titres de propriété. Cependant, d’après M. Pierre-Louis, président du Casec, ACTED n’a jamais suivi les procédures prescrites.

    La faiblesse de l’État, une réalité admise

    La Loi – publiée dans Le Moniteur du jeudi 6 novembre 1986 – est claire au sujet de Morne l’Hôpital :

    « La construction à usage résidentiel n’est autorisée, qu’après obtention du permis de construire des services concernés… [Article 9]

    « Interdiction est faite de pratiquer l’élevage libre de bovins et de caprins; d’entreprendre aucune coupe de bois ou de fascines, d’entreprendre aucune culture sarclée annuelle (…), de pratiquer le brulis à quelque fin que ce soit. » [Article 11]

    Mais les terrains ont été nettoyés, les arbres coupés, et les fondations préparées pour au moins 100 des nouvelles maisonnettes, et probablement plus.

    Une pente à proximité de la zone protégée, où clairement une personne ou
    un organisme aprotégé la partie gauche, indiquant qu'il est possible
    d'empêcher les constructions sur les coteaux fragiles qu'environnent la capitale.

    Photo: Evens Louis

    Le directeur de l’OSAMH, l’agronome Monsieur Montus Michel, reconnait que son agence est faible. Elle accuse un manque de bras, de financement, et de force sur le terrain : « L’État ne peut pas intervenir [au Morne L’Hôpital] sans un accompagnement de la force publique. Et c’est inscrit dans le décret-loi. Quand l’OSAMH devrait intervenir sur le terrain, il devrait être accompagné de l’appareil judiciaire ».

    Ceci n’est valable que sur papier, puisque ses agents travaillent seuls sur le terrain.

    « Coté surveillance et contrôle des activités du Morne l’Hôpital, dans le cadre de la protection de l’écosystème, il y a une très grande faiblesse qu’accuse l’OSAMH, a-t-il admis. Mais, celle-ci est due à l’affaiblissement de l’autorité de l’État ».

    Un des signes de cette faiblesse?

    GOAL dit reconnaitre l’existence de la zone protégée et d’OSAMH, et dit avoir rencontré un agent.

    « On a travaillé avec OSAMH tout au début du programme. C’est qu’ils nous ont donné des limites », souligne M. Fredly, mais, d’après sa collègue, il s’agissait d’un agent de terrain répondant au nom de Canez Dellande, ce que M. Michel de l’OSAMH a rejeté du revers de la main.

    « GOAL ?», s’interroge-t-il. « C’est un pur mensonge. »

    « Jamais on a délégué personne pour les accompagner. On ne peut envoyer un ingénieur pour faire les délimitations sans que l’ONG elle-même nous ait déjà donné un plan d’activité… Canez n’a pas cette mission, de rencontrer les représentants d’une ONG pour faire un travail au Morne l’Hôpital. C’est une relation d’institution à institution », rétorque le directeur d’OSAMH.

    Mais, Michel a également reconnu que son agent ne l’a jamais mis au courant de son initiative.

    Par ailleurs, il semble que l’ONG ACTED ait travaillé toute seule, puisque M. Michel déclare qu’il n’a jamais rencontré aucun représentant de cette institution.

    Une autre institution d’État…

    En plus de dire qu’elle a travaillé avec l’agent d’OSAMH, GOAL confie avoir également eu l’accompagnement de M. Pierre-Louis, président du Casec, qui est en fait un autre représentant de l’État.

    « Nous avons construit 2 483 Shelters au total [dans la 6e section communale de Turgeau], d’après M. Pierre-Louis. Il y a un document pour tous les ‘shelters’ de GOAL, un document signé qui est là. C’est la même chose pour OIM et CORDAID » [deux autres organisations qui ont construit des T-Shelters à Turgeau].

     « Tous nos Shelters à Haut Turgeau ont été construits avec le permis du Casec », confirme Monsieur Derek Butler, de GOAL.

    Et, selon MM. Butler et Pierre-Louis, tous les T-Shelters ont été construits là où il y avait déjà des maisons.

    Mais les reportages d’AKJ ont révélé le contraire. Au moins une centaine des maisonnettes se trouvent dans les endroits où il n'y en avait pas.

    Cependant, en rejetant les propos du journaliste, M. Pierre-Louis a utilisé comme excuse que ces abris « sont de toute façon temporaires. Ils doivent être déplacés ».

    Mais cela semble peu probable.

    Du provisoire au permanent

    Partout dans le pays, dans toutes les zones affectées par le séisme, les bénéficiaires des T-Shelters sont en train de les convertir en maisons permanentes, avec des murs en bloc, des chambres en plus, et autres ajouts.

    Questionnée sur ce phénomène, GOAL répond qu’elle en est pleinement consciente.

    « Quand on construit un abri transitoire pour quelqu’un, il y a de fortes possibilités qu’il devienne permanent. On a vu que les individus les ont transformés », admet une représentante de GOAL jointe par téléphone à l’initiative de M. Pierre-Louis et AKJ. « Ainsi l’on se dit qu’on va voir comment on pourrait aider les individus à transformer leurs abris en sites permanents. »

    Une famille dans le processus de convertir leur T-Shelter GOAL en maison permanente. La fondation a été préparé et les tiges de fer fragiles
    indiquent où les murs seront.
    Photo: Evens Louis

    Dans une interview avec AKJ, Mme. Franco d’ACTED dit à peu près la même chose.

    M. Pierre-Louis ne le voyait pas d’un bon œil : « Nous avons signé ‘abri’, mais pas ‘maison’. On a un problème foncier. Le terrain n’appartient pas aux déplacés. On ne peut construire une maison permanente dans un endroit n’appartenant pas à vous. »

    Où réside le pouvoir de protéger et de décider?

    Dans le cas des T-Shelters se trouvant dans des espaces qui étaient verts au Morne l’Hôpital, il est clair que les deux instances de l’État – le président du Casec, M. Pierre-Louis, et l’agence OSAMH – ont failli à leur mission de respecter et de faire respecter les lois du pays et l’intérêt public.

    Or, une autre instance détenant le pouvoir s’est impliquée dans l’élargissement du bidonville de Morne L’Hôpital.

    Les T-Shelters de GOAL ont été construits avec l’argent du gouvernement Etats-Unisien, l’Office of U.S Foreign Disaster Assistance (OFDA) ou « Bureau pour les secours d’urgence en cas de catastrophe à l’étranger ». Parallèlement, et ironiquement, immédiatement après le séisme, une autre agence, l’USAID (U.S. Agency for International Development), a publié un document signalant l’occasion qu’offrait la catastrophe.

    « Le Morne l’Hôpital bénéficie d’un statut protégé. Il est illégal d’ériger des constructions à cause des dangers liés à l’érosion et de l’importance qu’il a pour la source d’eau se trouvant dans la zone », note le document, tout en rappelant que l’OSAMH est un des partenaires de l’USAID.

    « La période post-sismique nous offre une occasion sans précédent d’assurer le contrôle de Morne l’Hôpital, comme zone protégée légalement, et d’assurer qu’il n’y ait pas de nouvelles maisons sous les pentes fragiles », poursuit le document.

    AKJ a demandé, sans succès une entrevue à USAID-Haïti pour tenter de comprendre le fait qu’une agence ait financé le déboisement du Morne l’Hôpital, pendant que l’autre suggérait une action contraire.

    AKJ a par la suite communiqué avec leur superviseur à El Salvador, mais en vain.

    M. Michel, de l’OSAMH, ne nie pas pour autant la responsabilité de l’État dans la bidonvilisation de nouveaux espaces, ainsi que dans la prolifération des maisons des plus nantis, car sur la pente du Morne l’Hôpital, il y a beaucoup de belles maisons se trouvant en zone protégée. Mais, l’agronome sent aussi que certaines des ONG son irresponsables.

    Ce T-Shelter-devenu-magasin vend du charbon de bois. A-t-il été fait sur ​​le
    Morne l'Hôpital? Le magasin s'appelle "Dieu est bon" mais dans ce cas, il semble ACTED a été «bonne», aussi.
    Photo: Evens Louis

    « Nous autres, nous ne pouvons pas empêcher que ces ONG de fonctionnent à l’intérieur des deux milles hectares… Mais, les ONG devaient prendre connaissance de cette loi et venir composer avec l’OSAMH pour voir comment les choses devraient se faire » d’après Michel. « Parce que si nous acceptons que ces ONG viennent, en notre absence, augmenter les bidonvilles au Morne l’Hôpital, eh bien, ça ne ferait pas l’affaire du pays. »

    Pour sa part, M. Pierre-Louis dit à AKJ, cyniquement : « la bidonvilisation de Port-au-Prince vienne de commencer ! »

    « Le problème, c’est pas le bidonville, mais c’est quand les bidonvilles restent et demeurent pendant longtemps », a-t-il souligné. Pour Pierre-Louis, la bidonvilisation est « un processus d’urbanisation ».

     

    Kettie Guerrier et Milo Milfort pour Ayiti Kale Je

    Ce texte est réalisé avec le support du Fonds pour le journalisme d’investigation en Haïti 

    Ayiti Kale Je est un partenariat établi entre AlterPresse, la Société pour l’Animation de la Communication Sociale (SAKS), le Réseau des Femmes Animatrices des Radios Communautaires Haïtiennes (REFRAKA) et les radios communautaires de l’Association des Médias Communautaires Haïtiens (AMEKA) et les étudiants du Laboratoire de Journalisme de la Faculté des Sciences Humaines de l'Université d'Etat d’Haïti.

    Tuesday
    Apr172012

    La mort liquide 

    partie 1 de 2

    17 avril 2012

    Début 2011, une douzaine de personnes trouvaient la mort après avoir absorbé du clairin à base de méthanol dans la zone de Fond Baptiste, au nord de Port-au-Prince, alors que plus d'une vingtaine se retrouvaient aveugles ou paralysées.

    Une investigation du consortium Ayiti Kale Je (AKJ) a découvert qu'aucune enquête de l’Etat n’est en cours pour dénouer la chaîne des responsabilités dans cette tragédie. Aussi, la production et vente de clairin continuent sans aucune réglementation.  Cette tragédie pourrait se répéter à tout moment, à une échelle encore plus grande.

    Manque de volonté ? Pression politique ? Incapacité et incompétence ? Les résultats restent les mêmes.

     

    « J'ai perdu mes entrailles. »

    C'est en ces termes que Michaelle Hilaire se souvient de la perte des siens.

    « J’ai emmené mon cousin à l'hôpital et, tandis que j'attendais face à la barrière de l'hôpital, il est mort dans mes bras. Lorsque je suis revenue le mercredi, ils m'ont annoncé que mon frère était malade. J'ai éclaté en sanglots. Quand je suis revenue le lendemain, il était mort. Et puis, mon mari est mort... Mon cousin est mort, mon frère est mort, mon homme est mort. »

    Mère de six enfants, Michaelle Hilaire fait partie de ces femmes de Fond Baptiste– une zone montagneuse au nord de la capitale de Port-au-Prince – qui sont récemment devenues veuves ou dont le mari est devenu aveugle ou paralysé.

    Pendant le mois de février 2011, une femme de Fond Baptiste est morte soudainement après avoir consommé du « clairin », un alcool haïtien traditionnel fait de canne à sucre. Dans les jours suivants, au moins onze autres personnes ont perdu la vie et près d’une vingtaine d’autres sont devenues aveugles ou paralysées – la majorité sont des hommes – dans cette localité, ainsi que dans les zones de Lully et de Lafiteau.

    Les autorités sanitaires nationales et internationales ont été alertées. Après des visites de terrain, elles ont écrit des rapports sur un « faux clairin », dilué avec du méthanol, un alcool toxique généralement utilisé comme solvant.

    Selon un rapport des autorités sanitaires, daté du 18 février 2011, « les tests réalisés sur les prélèvements de sang des patients et sur deux échantillons de l’alcool ont confirmé que le méthanol était responsable de l’intoxication des habitants de Fond Baptiste et des zones avoisinantes ».

    Selon un autre rapport de l’époque, publié par le Centre national de toxicologie de Cuba, « l'alcool méthylique ou alcool de bois [est]… le plus simple des alcools. C’est un liquide sans couleur, volatile avec une odeur semblable à l’alcool éthylique. Il est utilisé comme antigel, comme solvant de gomme et dans la production de produits biologiques ». 

    Dans une entrevue accordée à AKJ, le docteur Ancio Dorcélus affirme : « Il est plus doux et beaucoup plus sucré que l’éthanol ». Le docteur Dorcélus a vu le résultat tragique de cette douceur : il a traité une trentaine de victimes empoisonnées (mais toujours vivantes) dans sa clinique de l'Arcahaie.

    Un an déjà, mais c'est comme si c’était hier…

    La veuve Hilaire n’a pas caché son émotion en évoquant les trois membres de sa famille qui ont trouvé la mort. Les larmes aux yeux, elle a tenu à reconstituer ce pénible moment qui a plongé son foyer dans une situation extrêmement difficile.

    « J'allais me rendre au marché ‘Maison de Pierre', quand j'ai vu que mon mari ne s’était pas réveillé. Lorsqu’il a ouvert les yeux, il m’a demandé de l’emmener à l’hôpital parce qu’il ne voyait plus rien et ne pouvait plus se tenir debout : il sentait ses membres comme en lambeau », a expliqué Mme. Hilaire.

    Quelques-unes des veuves de Fond Baptiste. Photo: AKJ

    Un an après cette tragédie, qui a plongé une trentaine de familles de Fond Baptiste dans la tourmente, c’est surtout les femmes qui subissent les séquelles de ce drame. Plusieurs d’entre elles ont de trois à cinq enfants, ce qui implique qu’un bon nombre de ces orphelins de père n’ont plus la possibilité de poursuivre leurs études. C’est pourquoi elles ont réclamé une intervention d’urgence des responsables de l’Etat, afin d'obtenir justice pour leurs proches disparus ou handicapés.

    Comme elle connait la personne qui a vendu aux membres de sa famille ce breuvage mortel, Mme. Hilaire prétend vouloir se faire justice si les autorités judiciaires n’interviennent pas dans cette situation : « Si j'avais à mes côtés quelqu'un avec la même opinion, je me rendrais justice. Mais je n'ai personne pour le moment. »

    Le septuagénaire Orinvil Olipré ne peut pas l’aider. Aveugle et à demi-paralysé, il reste cloué à un lit de paille toute la journée, à proximité de sa petite maisonnette faite de bois, écoutant les bruits de tout ce qui bouge autour de lui.  

    Ce vieillard, qui travaillait à la culture de la terre et à l’élevage des animaux, dépend maintenant de ses enfants depuis son intoxication. Malgré les dégâts causés par le clairin « méthanolisé », tout en tremblotant, il s’entête à boire. « Le clairin me permet de me réchauffer, parce qu’il fait excessivement froid », déclare-t-il.

    Orinvil Olipré sur son lit de paille. Photo: AKJ

    Et pour ceux de la famille Louis, il serait difficile d’aider Mme Hilaire, parce qu’ils ont aussi perdu deux hommes dans la même semaine. Tout d’abord, le frère de Veillé Louis est mort. Ensuite, pendant qu’il fabriquait le cercueil de son frère, M. Louis buvait du clairin pour se stimuler et se donner du courage. Il est mort avant d’avoir terminé le travail.

    Perchée sur une montagne à plus de 1 500 mètres, la septième section communale de Arcahaie, la zone de Fond Baptiste, est recouverte d’arbres fruitiers, ce qui permet à la population de vivre de l’élevage des animaux et de l’agriculture.

    En raison des températures froides, il est très courant de voir les gens boire du clairin le matin ou pendant la journée. Dans la tragédie du clairin méthanolisé, certains ont bu de l’alcool sur leur lieu de travail, en taillant des arbres, et dans le voisinage, en discutant avec leurs amis.

    Rien d’étonnant, cette bourgade est dépourvue de services et d’infrastructures comme un hôpital ou un commissariat de police. Il n’y a aucun policier en poste dans la zone. Et, comme pour l’ensemble du pays, il n’y a aucun contrôle sur les produits de consommation.  

    La vente du clairin

    D’après les enquêtes d’Ayiti Kale Je (AKJ), le marché Williamson (aux limites de la zone de Cabaret) pourrait être à l’origine de la « mort liquide ». Les journalistes d’AKJ ont pu observer qu’il y a effectivement un manque de contrôle évident sur sa vente. Les vendeurs d’alcool, grossistes et détaillants, n’identifient pas leurs produits destinés à la consommation par un étiquetage. Il n'y avait aucun signe d'un quelconque agent de contrôle de source gouvernementale.

    Clairin dans des bouteilles en gallons, prêt pour la vente dans un marché
    près de Léogâne.
    Photo: Jude Stanley Roy

    Certains des marchandes ont l’habitude d’ajouter des morceaux d’écorce pour guérir des maladies présumées ou des douleurs internes (comme les douleurs menstruelles ou l’impuissance sexuelle). Le plus souvent, les commerçants transportent leur marchandise dans des tonneaux de plastique de 50 gallons, qu’ils transfèrent dans d’anciennes bouteilles, de Coca-Cola ou autre, pour la vendre aux détaillants ou aux consommateurs.

    D’après Yolette Elien, une ancienne marchande de clairin, il existe plusieurs variétés de clairin en vente sur le marché, sans aucun contrôle, notamment le « Sonson Pierre Gilles » de Cabaret et le « Petit bois d’homme », de Saint-Michel de l’Attalaye.

    « Les marchands font ce qu’ils veulent », d’après Mme. Elien, qui a décidé de changer de commerce à cause des menaces provenant des parents des victimes du clairin méthanolisé. Aujourd’hui, elle vend des livres et des fournitures scolaires.

    « Généralement, le clairin, comme celui de ‘ Sonson Pierre Gilles ’ et de ‘ Petit bois d’homme ’ est mélangé à de l’eau bouillie, en raison de sa forte teneur en alcool. Pour ces vendeurs, le secret de la vente réside dans le mélange », rapporte Mme. Elien.

    Jean-Claude Joinvil remplit une ancienne bouteille de rhum avec du clairin pour
    un client dans un marché près de Léogâne.
    Photo: AKJ

    « Aucun responsable de l’Etat ne s’est jamais présenté pour voir de quelle manière les commerçants écoulent leur stock sur le marché. Chacun est tout simplement à la recherche de son profit », a-t-elle ajouté.

    « Sonson Pierre Gilles » figure parmi les clairins qui se vendent le plus cher sur le marché local. Plus un vendeur peut faire un dérivé, plus il peut faire de profit. Ainsi, en le diluant avec de l’eau, ou un autre produit, on augmente le gain.

    Mélange mortel

    La tragédie du clairin méthanolisé n'est pas la première occasion où les importateurs et les grossistes ont vendu un produit modifié pour faire plus de l’argent. Dans les années 1990, quand le gouvernement a diminué les tarifs sur le sucre et les autres importations, certains gros importateurs et commerçants y ont vu une opportunité. Ils ont commencé à importer de l'éthanol étranger pour le vendre comme clairin, à la moitié du prix de cette boisson produite localement. [Voir « Faux clairin »]

    Cette fois, les importateurs et distributeurs ont utilisé un alcool plus toxique : le méthanol.

    « Le problème ne s’est pas posé dans les zones urbaines », explique le Dr. Ancio Dorcélus, qui a traité de nombreuses victimes. « C’est dans les endroits éloignés de la capitale que ce genre de choses se produit, pour la simple raison que la population urbaine ne va pas consommer de faux clairin, mais va préférer un alcool plus couteux. En revanche, les villageois qui descendent de la montagne choisissent le clairin le moins cher. »

    Une vue typique de Fond Baptiste. Photo: AKJ

    « Le méthanol n’a pas sa place en Haïti. Ce produit est si toxique que le simple fait de l’inhaler suffit pour causer la mort », ajoute le médecin, qui travaille aujourd'hui pour l'OMS/OPS (Organisation mondiale de la santé/Organisation panaméricaine de la santé). « L’odeur seule suffit pour vous rendre aveugle, en tuant tous vos nerfs optiques. Que ce soit par inhalation ou par contact cutané, ce produit est dangereux. »

    Dangereux… mais en vente libre en Haïti, bien que le nouveau ministre de la Santé publique et de la Population (MSPP) ne semble pas le savoir.

    S’adressant récemment aux journalistes, Dr. Florence D. Guillaume a déclaré que la vente du méthanol était strictement « interdite » sur le sol haïtien.

    « De toute façon, ces produits ne tombent pas du ciel, il faut donc contrôler les ports et les frontières afin de résoudre la situation », a-t-elle ajouté.

    Mais elle a tort. Le méthanol n’est pas interdit.

    « La vente de méthanol n'est absolument pas illégale. Le méthanol est utilisé quotidiennement. Il ne faut pas confondre méthanol et éthanol. Le méthanol est utilisé dans les procédés industriels et en ébénisterie », a déclaré Clermont Ijoassin, directeur du commerce extérieur au ministère du Commerce à AKJ dans une interview en février 2012.

    « Le seul alcool qui soit soumis aux règlements d'importation est l'éthanol ou ‘ alcool éthylique ’. Notre ministère ne réglemente pas du tout le méthanol », a-t-il ajouté.

    Soit Dr. Guillaume a été mal-informée, soit elle ne se souvient pas de ses cours de chimie, soit elle essayait de détourner l'enquête d'un journaliste.

    On l’ignore.

    Et malheureusement, c’est n'est ni la première ni la dernière déclaration erronée ou sans fondement qui apparait dans ce dossier de la mort liquide.

    Voir La Mort liquide - partie 2

    Voir « Faux Clairin »

    Wednesday
    Mar142012

    Les abris qui n'abritent personne

    Les collines au-dessus de Léogâne, HAITI, 15 mars 2012 – Près de la moitié des abris d’urgence distribués par l’organisation britannique Tearfund dans deux sections communales dans les montagnes au-dessus de Léogâne restent inhabités par des bénéficiaires plus de six mois après leur construction.

    La version audio, en créole haïtien, est ci-dessous

    C’est du moins ce que révèle une enquête menée par le partenariat de journalisme d’investigation Ayiti Kale Je (AKJ), dans la 10ème section Fonds d’Oies et  la 12ème section Cormiers de Léogâne, l’épicentre du séisme.

    Les journalistes ont trouvé que, parmi les 84 familles bénéficiaires, 34 n’habitent pas dans leurs nouvelles maisonnettes, et 11 familles ont reçu deux abris d’urgence de deux organisations humanitaires différentes.

    Carte de l'ONU montrant l’épicentre du séisme. La zone de l'enquête est en violet.

    Si 34 maisonnettes – construites pour 3 000 $US chacune, d’après Tearfund – restent inutilisées, ou, pire, sont « à louer », cela veut dire qu’au moins 102 000 $US ont été gaspillés, pendant que des dizaines de familles dans leur voisinage vivent toujours sous des tentes ou des bâches de fortune.

    « Les abris d’urgence distribués dans la zone ne l’ont pas été équitablement, fulmine Rosemie Durandisse, une paysanne de 50 ans dont la maison de 4 pièces – où elle vivait avec son mari et leurs 6 enfants – a été détruite par le séisme. « La vie n’est pas trop rose pour moi (…). Je devrais trouver une maison, parce que [quand il pleut] les eaux de pluie nous rendent la vie dure ».

    Rosemie Durandisse, accompagnée d’une de ses enfants, devant sa baraque.
    Photo: Fritznelson Fortuné

    L’organisation chrétienne The Evangelical Alliance Relief Fund ou Tearfund, œuvrant dans une cinquantaine de pays, est arrivée dans ces communautés de montagne après le 12 janvier 2010.  Elle dit avoir construit 249 abris d’urgence (« Transitional Shelters » ou « T-Shelters ») dans quatre sections communales de Léogâne.  

    « Nos abris respectent ces normes [établies pour les logements post-désastre]», explique Kristie van de Wetering, directrice du programme de gestion des désastres chez Tearfund. « Nous tentons le plus que possible d’impliquer les bénéficiaires et les communautés dans notre travail ».

    Ces maisonnettes de 18 mètres carrés, dont la base est en béton, l’ossature en bois et le toit en tôle, comportent deux petites chambres et une minuscule galerie. Leur prix de revient oscillerait autour de 3 000 $US chacune, sans les frais administratifs, d’après l’organisation.

    Au cours des deux dernières années, les organisations humanitaires ont construit au total environ 110 000 T-Shelters en Haïti, au cout global estimé à 500 M$US, alors que le nombre de familles à la recherche d’un logis en raison du séisme dépassait les 300 000.

    Pour obtenir un T-Shelter, ces familles devaient prouver qu’elles possédaient de la terre ou un bail à long terme. Or, près des deux-tiers des familles réfugiées après le séisme, soit quelque 200 000 familles, étaient des locataires. La solution axée sur les T-Shelters n’a donc pas manqué de créer une controverse. [Voir aussi Abandonné, comme un chien errant et Quelle planification pour les 1.3 million de déplacés?]

    Un cadeau à louer

    Au marché de Tombe Gâteau, le long de la route menant à Jacmel, deux abris d’urgence s’élèvent dans une même cour, à quelques pas des locaux de l’organisation bangladeshi BRAC. Celui fait de blocs de béton a été construit par BRAC, l’autre – en bois – est de Tearfund. Tous deux sont considérés par les riverains comme étant la propriété d’une seule et même personne, Cevemoir Charles, un cultivateur.

    Un écriteau marqué des mots « À Affermer »  se dresse sur la maison de BRAC.

    Les deux nouvelles maisons de Cevemoir Charles, l'une de Tearfund
    (gauche) et l’autre de BRAC (droite). Le signe “A Affermer" est au-dessus
    de la maison de BRAC
    . Photo: Fritznelson Fortuné

    Lorsque l’on tente de l’interroger, Charles se rebiffe et fuit vivement les journalistes, se contentant de grommeler « ces abris ne sont pas à moi, ils appartiennent à ma femme ».

    Le cas de Charles n’est pas unique. Demandez à Résilia Pierre, une mère de trois enfants, qui vit avec son mari et deux autres personnes dans l’une des deux maisonnettes qu’elle a reçues – l’une de Tearfund et l’autre de BRAC. Ils habitent dans l’abri BRAC, et elle cherche ouvertement à louer celui de Tearfund.

    « J’habite dans l’un des abris et l’autre est vide », dit-elle, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. « De temps en temps, je le nettoie et le balaie ».

    Booz Serhum, officier de liaison communautaire chez Tearfund, affirme qu’il n’y a pas de cas de doublons.

    « Nous tenons compte du fait qu’une personne a déjà reçu un abri d’une autre ONG, dit-il. C’est l’un des critères que nous voulons respecter partout, puisqu’il permet une juste répartition ».

    Sa superviseure, van de Wetering, affirme de son côté que « l’un des éléments fondamentaux chez nous, c’est la coordination avec les autres organisations ».

    Mais de quelle coordination parle Tearfund, au juste ? Car, dans les deux sections rurales visitées, cette coordination s’est, en pratique, révélée pour le moins inefficace dans la mesure où elle n’a pu empêcher plus d’une dizaine de doublons. Sans parler du fait que plusieurs bénéficiaires n’avaient aucunement besoin d’abri, plusieurs vivant d’ailleurs dans d’autres endroits, les mettant même en location.

    Reproche réciproque

    Le manque de coordination, des failles apparentes dans la méthodologie utilisée pour sélectionner les bénéficiaires, mais aussi mensonges et erreurs sont entre autres les raisons qui expliquent les maisonnettes vides et les victimes laissées à elles-mêmes.

    La tente d’une famille à côté d'une maison endommagée.Photo: HGW

    Les autorités locales sont d’ailleurs les premières à le reconnaître. « Des victimes se plaignent du fait que des gens qui ne sont pas dans le besoin ont reçu un abri alors que d’autres, encore plus vulnérables, n’ont rien eu », raconte Laurore Joseph Jorès, membre du Conseil d’administration de la section communale (Casec) de Cormiers.

    « Beaucoup de victimes dont les maisons ont été détruites pensent que le Casec peut les aider à trouver un abri », ajoute-t-il.  

    Innocent Adam, coordonnateur du Casec de la 10e section communale Fonds d’Oies, se dit également au courant de la situation, mais s’estime impuissant.

    « Nous ne pouvons rien faire et nous ne sommes pas responsables, explique-t-il. Notre tâche ne consistait qu’à donner des approbations foncières au gens ».

    S’il ne revenait pas aux autorités de choisir les bénéficiaires, à qui donc incombait cette responsabilité ? Chez Tearfund, on dit que ce sont des comités communautaires établis avec l’appui de l’organisation après le séisme qui avaient le dernier mot en ce qui a trait au choix des bénéficiaires d’abris. Dans les comités communautaires, on dit que c’est Tearfund qui décidait de tout. Qui dit vrai ?

    Chose certaine, Tearfund a d’abord effectué une enquête sur le terrain afin d’identifier au préalable les victimes réellement en situation de vulnérabilité.

    « Nous mettions l’accent sur le revenu de la personne, ses conditions de vie, le nombre d’enfants à charge, son état de santé, etc. », précise Serhum.

    Serhum prétend avoir été secondé dans son travail de terrain par ces comités communautaires. Mais, s’ils reconnaissent avoir œuvré avec Tearfund, des membres des comités nient cependant avoir eu le dernier mot.

    « Le comité avait comme tâche d’informer les bénéficiaires choisis par Tearfund », réplique Févry Gérésol, membre du comité communautaire de Cormier. « Nous n’avions pas le pouvoir de choisir les bénéficiaires ! »

    « C’était au comité de regarder la liste, rétorque van de Wetering. « Il connaissait la quantité d’abris disponibles pour donner dans les communautés. C’est le comité qui choisissait dans la liste les personnes devant bénéficier d’un abri ».

    Selon Sanon Dumas, membre du comité communautaire de Fond-Oies, le groupe était seulement responsable du bon déroulement des constructions. Il devait aussi faire des rapports et informer Tearfund.

    Sanon Dumas, membre du comité de Fonds d’Oies, dans un de ses champs.
    Il se prépare à semer du maïs, du pois et d'autres denrées.

    Photo: Fritznelson Fortuné

    Cependant, il admet : « Si on a fait le choix des membres du comité, c’était pour aider Tearfund à choisir des gens parmi ceux dont les coordonnées avaient déjà été enregistrées dans l’ordinateur ».

    Sa mère a reçu un T-Shelter. A date, il reste inoccupé.

    Pièges, menteurs et questions

    Pour certains, Tearfund a simplement été victime de duplicité.

    « L’enquête a été faite par des personnes ignorant le contexte local », affirme Gérésol, du comité communautaire de Cormier. « Il y a des gens qui ont obtenu des abris par le biais de moyens détournés, dont le mensonge ».

    Gérésol lui-même a obtenu deux T-Shelters de deux organisations différentes : Tearfund et la Croix-Rouge suisse.

    Févry Gérésol, membre du comité communautaire de Cormier et professeur d'école,
    en face de ses deux T-Shelters.
    Photo: Fritznelson Fortuné

    Ne connaissant pas la zone, les enquêteurs envoyés par Tearfund – qui implémente d'autres projets dans la zone, dont la construction de 27 écoles temporaires, des puits, etc. – auraient été aussi piégés par des individus s’appropriant des maisons détruites, en faisant croire aux enquêteurs qu’elles leur appartenaient.

    Tearfund n’écarte pas cette possibilité.

    « Il peut arriver qu’il y ait des gens qui ne sont pas honnêtes, disant qu’ils n’ont pas de maison ou que telle maison leur appartenait, ou appartenait à leur famille. Cela peut se produire », admet Serhum. Il y a beaucoup de trucs utilisés dans la communautéIl y a des choses qu’on ne peut découvrir. On peut se rendre sur le terrain pour faire une enquête, [la personne] peut prétendre que la maison a été détruite, et pourtant l’enquêté vous a montré sa cuisine qui n’est pas sa demeure ».

    Le népotisme et le favoritisme auraient également joué un rôle dans l’attribution des abris. Selon ce qu’a constaté AKJ dans les zones étudiées, la plupart de ceux qui ont reçu des abris étaient liés aux  membres des comités. Par exemple, dans la zone où habite Sanon Dumas, on recense près d’une dizaine de familles ayant obtenu un abri alors que les autres bénéficiaires potentiels vivant à quelques kilomètres restent dans leurs maisons endommagées.

    Berline Cérival, de Grand Bois, comprend bien les avantages d’une amitié.

    Berline Cerival sur la galerie de sa nouvelle maison avec ses enfants.
    Photo: Fritznelson Fortuné

    « Je n’avais pas été recensée, alors j’ai été voir Partisan, [un des membres du comité communautaire], dit-elle. Ce dernier a contacté un ingénieur au sein de Tearfund afin de me faciliter l’octroi d’un abri, que j’ai eu finalement ».

    Des Grandes Questions

    Y a-t-il beaucoup d’autres Cérival ou Gérésol à travers Haïti ?

    La population de Léogâne, voire d’Haïti, serait-elle prédisposée au népotisme, au mensonge et à la tromperie quand il s’agit de personnes ou d’organisations qui veulent les aider ?

    Un autre T-Shelter à affermer. La photo ci-dessous est un détail de la zone encerclée. Photo: HGW

    D’après l’économiste et sociologue Camille Chalmers, la présence de centaines, voire de milliers d’organisations et agences humanitaires en Haïti, travaillant trop souvent sans de méthodologie appropriée, a de sérieuses conséquences.

    Cela crée un « cercle vicieux de l’humanitaire et de l’assistance, où la population développe une mentalité d’assisté. Cela peut être très négatif… sur le moyen et le long terme », expliquait Chalmers à Ayiti Kale Je dans un interview réalisée en octobre 2010.

    Une des nombreuses maisons détruites dans les montagnes au-dessus de Léogâne.
    Son propriétaire vit depuis le lendemain du séisme sous le toit de quelques amis.

    Photo: HGW

    En plus de ces effets négatifs, l’investigation sur les T-Shelters de Tearfund inspire d’autres questions.

    Si l’échantillon de familles sinistrées examiné par les enquêteurs du partenariat AKJ éveille le soupçon quant à d’éventuelles erreurs ou la corruption dans d'autres sites, qu’en est-il des 110 000 autres abris d’urgence fournis gratuitement par la communauté internationale ?

    Doit-on comprendre que plus de 44,000 d’entre eux ont été remis à des individus qui n’en avaient pas besoin, alors que plus de 450 000 de leurs compatriotes vivent toujours sous tente ?

    Est-ce que la construction de T-Shelters, plutôt que la réparation des maisons ou d’autres solutions, étaient la meilleure façon de dépenser les 500 millions de dollars américains que cela a coûté ?

     

    Milo Milfort, Enel Beaulière, Francy Innocent / Ayiti Kale Je

    N.B. : L’interview avec Tearfund a été réalisé avant l’enquête sur terrain. L'équipe a essayé plusieurs fois de faire une entrevue de suivi avec l’organisation.

    La version audio:



    Ayiti Kale Je est un partenariat établi entre AlterPresse, la Société pour l’Animation de la Communication Sociale (SAKS), le Réseau des Femmes Animatrices des Radios Communautaires Haïtiennes (REFRAKA), les radios communautaires et des étudiants de la Faculté des Sciences Humaines/Université d'Etat d’Haïti.

    Ce texte est réalisé avec le support du Fonds pour le journalisme d’investigation en Haïti  

     

    Thursday
    Mar082012

    Des millions de la reconstruction disparus dans les toilettes ?

    Port-au-Prince, 8 mars 2012 – Gaspillage, erreurs, manque de participation.  

    Les millions dépensés par la communauté internationale pour vider plus de 11 000 toilettes portatives se sont taris, laissant un demi-million de déplacés internes avec nulle part où se soulager.

    Deux organisations américaines semblent tenir leur promesse de construire 10 000 maisons, et l’argent afflue… mais ce n’est pas pour construire 10 000 maisons, car les journalistes n’ont pu en trouver que quelques douzaines.

     Les réfugiés du séisme ont délaissé les toilettes écologiques fournies par une agence d’aide irlandaise pour se creuser des fosses pour des toilettes conventionnelles, qui polluent l’une des principales sources d’eau de la capitale.

    Ce ne sont que quelques-uns des rapports d’enquête produits ce mois-ci par de jeunes journalistes haïtiens, avec l’aide du Fonds pour le Journalisme d’Investigation en Haïti.

    Choisis par un jury constitué de responsables du Groupe Medialternatif, de l’Association Nationale des Médias Haïtiens et de l’Association des Medias Indépendants d'Haiti, une douzaine de jeunes ont sillonné pendant deux mois les rues et les collines de la zone touchée par le séisme et ont découvert un manque de coordination et d’imputabilité, ainsi que du gaspillage et de la corruption.

    Lisez

    Quand une toilette chasse l'autre

    Assainissement – Que reste-t-il des millions investis par les ONG ?
    (paru dans Le Nouvelliste)

    Ecoutez ou telechargez

    La version audio (en Creole) de Quand une toilette chasse l'autre

     Regardez

    Grace Village: Yon kan san gras

    Pour en savoir plus sur le Fonds pour le Journalisme d’Investigation en Haïti, visitez nous.

    Tuesday
    Feb212012

    La non-reconstruction à l’UEH

    Un péril qui plane sur la nation

    Port-au-Prince, 23 février 2012 - Deux ans après le tremblement de terre, malgré les projets conçus, les consortiums mis en place et les délégations étrangères reçues, l’Université d’Etat d’Haïti (UEH) ne voit toujours pas l’ombre de « la reconstruction ». Le projet d’un campus universitaire pour réunir les 11 facultés demeure « un rêve », vieux de près de 25 ans.

    Aujourd’hui, la majorité des 13,000 étudiants des facultés de l‘UEH qui se trouvent à la capitale s’entassent dans des hangars chauds. Ils déploient beaucoup d’efforts pour arriver à entendre les professeurs qui crient fort, dans le but de noyer les voix d’autres professeurs qui crient dans les hangars d'à côté.

    Des étudiants sous une tente "classe" à la Faculté d'Agronomie et de Médecine Vétérinaire, située a proximité du terrain que l’UEH espère utiliser pour
    construire un campus.
    Photo: AKJ

    Le fait que le gouvernement d’Haïti et ses « amis » ne financent pas la reconstruction de l’institution d’enseignement supérieur la plus importante et la plus vielle du pays – qui n’a pas non plus un budget de fonctionnement adéquat –  représente plus qu’un « péril » pour l’avenir d’Haïti.

    Ce choix – sans oublier les omissions dont il témoigne – constitue un exemple représentatif de l’orientation globale de la « reconstruction » centrée d’avantage autour des besoins du secteur privé national et international et des « réponses » aux problèmes urgents par des « quick-fix » palliatifs. Finalement, ces omissions représentent un mépris des intérêts de la nation entière.

    Le rêve d’un campus – La farce de la CIRH

    Le désastre du 12 janvier 2010 a détruit neuf des 11 facultés de l’UEH de la capitale, et 380 étudiants et plus de 50 professeurs et membres administratifs à l’UEH ont disparu, selon l’UEH et une étude réalisée par Inter-university Institute for Research and Development (INURED), en mars 2010. (D’après la même étude, au moins 2,000 étudiants et 130 professeurs dans diverses institutions d’enseignement supérieur dans la région métropolitaine sont morts dans la catastrophe.)

    Un des bâtiments de la Faculté de Médecine et de Pharmacie
    effondré lors du séisme.
    Photo: INURED

    La Faculté de Linguistique Appliquée, où 350 étudiant(e)s, 18 professeur(e)s
    et des personnels administratifs ont péri.
    Source et photo: INURED

    Néanmoins, cette tragédie a été une opportunité pour les dirigeants de l’université de l’Etat, ces derniers ayant comme charge de superviser toutes les autres institutions d’enseignement supérieur du pays. Les membres du Conseil et du Rectorat ont vu l'opportunité de réaliser un rêve vieux de 25 ans, datant de la première conférence de la Fédération Nationale des Etudiants Haïtiens (FENEH) en 1987.

    « Nous avons toujours voulu un campus universitaire, nous avons beaucoup lutté pour cela », se souvient Rose Anne Auguste, ancienne dirigeante de la FENEH et aujourd’hui infirmière et activiste communautaire, dans une entrevue avec Ayiti Kale Je (AKJ) en juillet 2011.

    Le Rectorat a soumis le projet à la Commission Intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti (CIRH), l'institution chargée d'approuver et de coordonner des projets de reconstruction – cela fait déjà plus d’une année.

    « Dès sa première réunion extraordinaire, le 5 février 2010, le Conseil de l’Université a pris la décision d’aborder la problématique de reconstruction… et a pris une résolution demandant au Conseil Exécutif de prendre toutes les mesures nécessaires afin de reloger l’Université et de regrouper les facultés », précise le document du projet, obtenu par AKJ.

    « Placé dans l’ensemble de la problématique de la reconstruction et de la refondation de cette nation, ce projet se définit comme un atout de premier plan dans ce qui va être entrepris pour assurer des lendemains meilleurs à notre population », ajoute le même document.

    Le Rectorat proposait une étude provisoire et un budget préliminaire de $200 000 000 US pour la construction à l’Habitation Damien, à Croix-des-Bouquets (périphérie nord), du campus principal avec des édifices pour les salles de cours, bibliothèques, laboratoires, restaurants et résidences universitaires. L’objectif était de loger 15 000 étudiants et 1 000 professeurs.

    Espace située au nord de la capitale haïtienne, réservée à la construction
    du campus.
    Crédit: le projet de l'UEH

    « C’est un vieux rêve », confie Fritz Deshommes, Vice Recteur à la Recherche, dans une entrevue.

    « C’est une aberration… malgré l’importance de l’UEH dans le système de l’enseignement supérieur en Haïti, cette prestigieuse institution n’a jamais eu un campus », a-t-il ajouté.

    Après la soummission du projet en février, 2011, pendant des mois, le CIRH «  n’a pas répondu. Nous avons donné une copie à chaque membre du conseil [de la CIRH]… le directeur administratif nous a promis d’appeler, mais cette promesse est restée lettre morte. Et ils n’ont pas discuté du projet », déplore Deshommes.

    Auguste était au courant du projet.

    Fondatrice de l’Association pour la Promotion de la Santé Intégral de la Famille (APROSIFA), Auguste était membre de la CIRH, représentant (sans droit de vote) des « ONGs » haïtiennes. 

    « Le projet n’a jamais été discuté en assemblée à la CIRH, bien que chaque membre en ait eu la connaissance. Néanmoins j’ai toujours fait pression à l’endroit du conseil d’administration pour qu’il soit déposé et discuté », a-t-elle dit à AKJ.

    « D’après la directrice des projets, il y avait des failles techniques », renchérit-elle.

    Peut-être.

    Mais, la CIRH avait des failles aussi, d’après une étude réalisée par le Government Accountability Office (Bureau Gouvernemental pour la Transparence, ou GAO) des Etats-Unis d’Amérique, publiée en mai 2011.

    Après une année d’existence, plusieurs projets approuvés mais non financés; deux des cinq bureaux n’avaient pas de directeur; et 22 des 34 postes clés de la CIRH étaient toujours vacants, d’après l’étude.

    Bref, la CIRH n’était « pas pleinement opérationnelle…  L’absence de personnel a affecté le processus d’examen des projets ainsi que la rapidité de la communication avec les parties intéressées comme le Conseil d’administration », note le GAO.

    Mais, la CIRH a bien reçu le projet.

    Contacté à travers un courrier électronique le 17 octobre 2011 par AKJ, la Directrice de Projets de la CIRH à l’époque, Aurélie Boukobza, a avoué que le projet du campus était sous considération.

    « Le projet est actuellement dans son circuit de revue [sic] et les délibérations relatives à son approbation n’ont pas encore été partagées », a-t-elle écrit.

    « Je ne suis pas en mesure donc de discuter de ce projet avec les médias. La décision de la CIRH et du Gouvernement devrait parvenir au soumissionnaire d’ici la fin de la semaine, seulement suite à ce courrier officiel il me serait possible de parler de ce projet », a-t-elle promis.

    Quatre jours plus tard, soit le 21 octobre, le mandat de la CIRH a expiré.

    Silence.

    Une lutte à travers les années

    Deshommes ne s'étonne de ce silenceet du manque d’intérêt pour le campus.

    « Le campus universitaire n’a jamais été réalisé, ceci pour des raisons d’ordre politique. Car, si tous les étudiants se réunissent en permanence dans un seul et même endroit, ils auront des conditions matérielles et nécessaires pour mieux s’organiser et faire passer leurs revendications. A ce moment là, ils seraient en mesure de tout chambarder. Les dirigeants politiques ont bien compris les enjeux de cette question. Le campus n’est pas dans leurs intérêts », d’après lui.

    Comme indiqué ci-dessus, évidemment la lutte pour un campus universitaire en Haïti n’a pas commencé après le tremblement de terre. Comme l’a dit Auguste, elle date du lendemain du 7 février 1986, date de la chute de la dictature de François et Jean Claude Duvalier.

    Depuis la grève des étudiants de l’Université d’Haïti en 1960, François Duvalier a établi son contrôle sur les diverses facultés. Il promulgua un décret le 16 décembre 1960 créant en lieu et place de l’ancienne Université d’Haïti une nouvelle « Université d’Etat » dont le caractère fasciste apparait clairement dans les visas et considérants : « considérant la nécessité d’organiser l’Université sur de nouvelles bases pour l’empêcher de se transformer en foyer où se développent les idées subversives… »

    L’article 9, encore plus explicite, fait obligation à l’étudiant désirant s’inscrire à l’université d’obtenir un certificat de police attestant qu’il n’appartient à aucun groupe communiste ou d’association suspectée par l’Etat.

    Ces étudiant(e)s de la Faculté de droit de l'UEH aux Gonaïves – qui ont invité l'ex-dictateur Jean-Claude Duvalier à s'adresser à titre de parrain de la promotion
    lors de leur graduation – sont soit terriblement inculte au sujet de leur propre
    histoire, soit qu'ils ne partagent pas l'esprit démocratique de leurs prédécesseurs,
    soit les deux.
    Photo: Le Nouvelliste

    Après le 7 février 1986, un des slogans dominant de la scène était « Haïti libérée ! ».

    Ce bouleversement politique qu’a connu le pays n’a pas été sans effet sur le fonctionnement du système universitaire. Tout comme les autres secteurs de la vie nationale, professeurs et étudiants à l’université revendiquaient des réformes et la construction d’un campus universitaire qui réunirait toutes les facultés éparpillées à travers la capitale.

    Depuis lors, il y eut des progrès à certains niveaux – la nomme été changé, il y avait une démocratisation partielle du fonctionnement, et une amélioration au niveau de l’enseignement – mais le manque de financement a paralysé l’institution.

    En considérant les budgets des dernières années, on a remarqué que l’UEH n’a jamais reçu plus de 1% à 1.3% du budget national.

    De surcroit, le Plan d’Action pour le Développement et le Relèvement National (PADRN) de l’administration de René Préval a approuvé seulement $60 000 000 US pour « l’enseignement supérieur et professionnel », sur un total de $3 864 000 000 US recherchés pour la reconstruction, soit seulement 1.5% du montant total.  

    L’administration du président Michel Martelly a montré des signes d’une volonté d’augmenter le budget de l’UEH. Mais, d’après AlterPresse, un membre du consortium Ayiti Kale Je, le budget préparé par l’Exécutif accorde seulement 1.5 % du montant sollicité par l’UEH. Actuellement, plusieurs dizaines de professeurs à temps partiel n’ont pas encore touché leurs salaires du semestre en cours et du semestre précédent.

    « Ce budget traduit le mépris des pouvoirs publics pour la principale institution publique d’enseignement supérieur du pays et la volonté manifeste de l’affaiblir voire de l’anéantir », d’après le professeur Jean Vernet Henry, actuel recteur de l’UEH dans l’article, daté du 27 janvier 2012.

    « Une course entre l’éducation et la catastrophe »

    Le mépris représente davantage que ce qu’il parait ; il représente un danger, un « péril », d’après des experts.

    Une étude patronnée par la Banque Mondiale en 2000 – « Peril and Promise – Higher Education in Developing Countries » (« Péril et Promesse – L’éducation supérieure dans les pays en développement ») – a déjà sonné l’alarme sur le manque d’investissement dans l’enseignement supérieur public. 

    Depuis les années 80, plusieurs gouvernements nationaux et donateurs internationaux ne considéraient pas l’enseignement supérieur comme une grande priorité. Des analyses économiques, à notre avis étriquées et trompeuses, ont contribués à accréditer l’idée que l’investissement dans les universités et collèges rapporte peu en comparaison à celui dans les écoles primaires et secondaires…  

    Par conséquent, les systèmes d’enseignement supérieur dans les pays en développement font face à de rudes épreuves. Ils sont continuellement sous-financés tandis que la demande ne fait qu’augmenter : près de la moitié des étudiants en études supérieures se trouve dans les pays en développement.

    L’étude a fait le bilan du nombre d’étudiants inscrits et des investissements consentis dans différents pays à travers le monde (chiffres de 1995). A partir des chiffres fournis pour plusieurs pays, Ayiti Kale Je a fait une comparaison avec Haïti.

     

     

    Haïti*

    République Dominicaine

    Nicaragua

    Amérique Latine et Caraïbes

    Afrique Sub-saharienne

    Inscription dans les institutions de l’enseignement supérieur (pourcentage de la population en âge universitaire)

     

       1%

      22%

      12%

      18%

       3%

    Pourcentage du budget d’état dédié à l’éducation

      14%

      13.2%

      N/A

      18.1%

      15.2%

    Pourcentage de ce montant allant à l’enseignement supérieur

       8.25%

       9%

      N/A

      19.5%

      16.7%

    * Note - Les chiffres en pourcentage du budget d’Haïti sont tirés d’une moyenne des dépenses des années fiscales 2008-2009 et 2009-2010.

     

    Sans surprise, au niveau de l’inscription, Haïti est loin derrière ses voisins, et au sujet des investissements, Haïti figure parmi les derniers pays de la liste. Même la République Dominicaine, connue pour son manque d’investissement dans l’enseignement supérieur, se situe en meilleure position qu’Haïti.

    Les auteurs de l’étude – un comité d’universitaires et d’anciens ministres dirigé par l’ancienne Doyenne de l’Université de Harvard et le Vice Chancelier de l’Université de Cape Town – citaient H.G. Wells pour tirer la sonnette d’alarme:

    C’est une trop grande chance à laisser passer. Comme l’a dit H.G, Wells dans « The Outline of History »: « L’histoire de l’Homme se présente de plus en plus comme une course entre l’éducation et la catastrophe ».

    Les « amis d’Haïti » soutiennent le secteur privé

    Pendant le dossier du campus de l’Université d’Etat d’Haïti se trouvant bloqué dans les tiroirs, le gouvernement dominicain entre temps vient de construire un campus universitaire à Limonade, dans le nord du pays : l’Université Roi Henri Christophe. Pour un montant de $50 000 000 US, la construction de cet espace universitaire n’a pas dépassé 18 mois.

    Et les universités et gouvernements des « pays amis » ?

    Malgré les multiples conférences tenues à l'étranger et en Haïti sur des plages et dans les hôtels les plus chers du pays, malgré les promesses de plusieurs universités des Etats-Unis, à travers au moins deux consortia, malgré les promesses à la Conférence régionale des recteurs, présidents de l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF)… la majorité des cours continuent à avoir lieu dans des hangars et édifices temporaires.

    « Nous avons accueilli un bon nombre d’universités capables de nous venir en aide, cependant elles ne détiennent pas de ressources pour construire », a dit le Recteur Henry à la revue Chronicle of Higher Education pour un article publié en janvier dernier.

    « Elles peuvent nous aider [seulement] par les moyens de programmes à distance, bourses, et échanges », ajoute le Recteur.

    Un étudiant sur la cour de la Faculté d'Agronomie et de Médecine Vétérinaire,
    gravement endommagée après le tremblement de terre. Plusieurs salles
    de classes provisoires construites réunissent des tentes chaudes et surpeuplées.

    Photo: AKJ

    Entre temps, à l’Université Quisqueya, institution privée, la reconstruction avance bien. Depuis octobre, la CIRH a donné feu vert à un projet pour la Faculté de Médecine, et en plus récemment – décembre dernier – le Fonds Clinton Bush a offert $914 000 US pour le « Centre pour l’entrepreneuriat et l’innovation » qui est « une destination pour les gens d’affaires de tous les niveaux » d’après Paul Altidor du Fonds.

    Le focus des « amis » est claire.

    L’avenir en péril

    Mais l’étude « Péril et Promesse » est claire aussi, sur la nécessité d’investir dans le secteur public de l’enseignement supérieur:

    « Les marchés nécessitent des profits et ceci peut compromettre d’importantes responsabilités et opportunités au niveau de l’éducation… La triste vérité est que les grandes disparités (dans les pays pauvres) augmenteront, à cause en grande partie des progrès dans la révolution du savoir et de l’incessante fuite de cerveaux…

    Ainsi, le « Task Force » [le comité] exhorte les décideurs et bailleurs de fonds (publics, privés, nationaux et internationaux) de ne pas perdre de temps. Il faut qu’ils travaillent avec les dirigeants de l’enseignement et d’autres intervenants afin de repositionner l’enseignement supérieur dans les pays en voie de développement ».

    Et ce fut en 2000.

    Les politiciens haïtiens, les bailleurs de fonds, les citoyens du Nord et les autres qui tentent de prendre contrôle de l’Université Roi Henri Christophe… ont-ils lu le rapport ?

    Et les gouvernements passés et présents – qui ont permis et qui permit aujourd’hui la détérioration et la dénégation d’un bien commun, l'Université d'Etat d'Haïti – ont-ils été à ce point lessivés par la vague de la pensée néolibérale qu'ils ne peuvent même pas voir la catastrophe qu’ils préparent à travers la non-reconstruction ? 

    Peut-être ils devraient reprendre le chemin de l’école pour apprendre d’avantage sur la notion des biens communs, si bien décrit par le professeur Ugo Mattei ? Ou pour lire l’étude du Banque Mondiale, autrement bastion de la pensée néolibérale ?

    Car, si Wells était ici en Haïti aujourd’hui, son avis serait clair. Dans la course de l’histoire dans la deuxième plus ancienne république de l'hémisphère, la « catastrophe » a dépassé « l'éducation » il y a longtemps.

     

    Les étudiants du Laboratoire de Journalisme de l'Université d'Etat d’Haïti, ont collaboré à cette article.

     

    Ayiti Kale Je est un partenariat établi entre AlterPresse, la Société pour l’Animation de la Communication Sociale (SAKS), le Réseau des Femmes Animatrices des Radios Communautaires Haïtiennes (REFRAKA) et les radios communautaires de l’Association des Médias Communautaires Haïtiens (AMEKA).