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Monday
Sep232013

« Jalousie en couleurs » ou en douleur ?

Pétion-ville, Haïti, 24 septembre 2013 – Rose, bleu, vert, rouge. De loin, ce sont des milliers de maisons peintes en des couleurs extravagantes. Mais, de loin, l'observateur ne voit pas la détresse et les risques imminents qui affectent les résidents de Jalousie, qui surplombe le centre de Pétionville (périphérie est). Des souffrances et dangers mortels qui semblent être ignorés par le gouvernement qui dépensent US$6 millions dans un énorme travail de maquillage.

« Dangers » parce que, le mois dernier, les experts ont annoncé qu'une faille secondaire traverse une partie du bidonville de 45.000 à 50.000 habitants dénommé « Jalousie ».

« Non seulement, il y a une faille qui passe au niveau de Jalousie, mais aussi il y a un aléa et un mouvement de terrain très fort dans la zone », explique le géologue Claude Prépetit lors d’une conférence de presse le 2 août 2013. Prépetit vient de coordonner une nouvelle étude sismique sur certaines zones à risques de la capitale.

Une page de la récente étude sismique de « microzonage » montrant
les zones à risque de glissements de terrain.

Une image « Google Earth »  de Jalousie (le quartier densément peuplé)
tiré de la récente étudesismique de « microzonage ».

Jalousie est dangereuse également parce que beaucoup de maisonnettes sont érigées sur le flanc du Morne l’Hôpital, sur des pentes abruptes ou dans des ravins qui servent de canaux pour les eaux de pluie. Un document récent du gouvernement affirme que plus de 1.300  maisons doivent être déplacées car elles représentent un danger pour leurs habitants ainsi que pour la ville en contrebas, étant donné les risques de glissement de terrain qui pourraient survenir pendant et après les grandes averses.

Les habitants de Jalousie sont en détresse aussi parce leur quartier n’a pas accès à un système d’adduction d’eau potable. Les riverains se battent souvent entre eux devant les rares citernes de distribution. L’assainissement reste un handicap pour cette zone où les résidents empruntent des escaliers exigus pour regagner leurs maisons.

Une femme et une fille transportent de l'eau sur un chemin près d’une partie
peinte de Jalousie, septembre 2013. Quatre litres d'eau pèsent environ 25 livres
ou 11,4 kg.
Photo : AKJ/Marc Schindler Saint Val

Une étude récente de l’Organisation des Nations Unies pour l’Education la Science et la Culture (UNESCO) signale : « [l] a densité d’occupation du sol peut aller jusqu’à 1.800 personnes par hectare et que les surfaces moyennes des logements varient de 8m2 à 30m2. Faisant partie de ce paysage sévère, Jalousie concentre 45 mille habitants à Pétion-ville, la zone qui abrite pratiquement l’ensemble des quartiers riches du pays. La fracture sociale y est frappante. Les impressionnantes villas des riches côtoient les bidonvilles. »

De la peinture pour masquer la misère et les dangers

Malgré le double-danger, le gouvernement de Michel Martelly a annoncé qu’il est en train de dépenser plus de US$6 millions dans le bidonville, mais il n’est plus question de l’aider à faire face aux calamités ou de fournir des services.

Il s’agit de peindre des maisons dans un projet connu sous le nom de : « Jalousie en couleurs », dit-on, en hommage à l’artiste peintre haïtien, Préfète Duffaut (1923-2012) qui s’est servi de couleurs frappantes pour peindre des villes imaginaires.

Mais, d’après les résidents du quartier, peindre les maisons n'est pas la priorité la plus importante. Sur un échantillon de 25 résidents interrogés par Ayiti Kale Je (AKJ), 24 affirment qu'ils veulent des écoles pour leurs enfants, tandis que quatre ajoutent qu'ils veulent un meilleur accès à l'eau.

Il y a tout juste un an, le gouvernement avait l'intention de détruire une partie du quartier, par le biais d’une opération dénommée « Sove Lavi Mòn Lopital » (« Sauver la vie de Morne l’Hôpital »). Le projet avait pour objectif d'éliminer plus de 1.300 maisons, de reconstruire des canaux, et d’effectuer d'autres travaux d’infrastructures qui préserveraient les pentes et diminueraient les risques de glissements de terrain et d’inondations.

Lors des grandes averses, les eaux en provenance de la pente du Morne l’Hôpital – où la loi interdit les constructions et l’abattage des arbres – ruissellent en torrents. En raison d’une couverture végétale déficiente, la boue emporte parfois des humains, des têtes de bétails, voire des maisons. L’entrée de l’« Union School » (située en contrebas de Jalousie), une école privée anglophone affiliée à l’ambassade américaine où les fils de diplomates et des membres des classes aisées haïtiennes reçoivent de l’instruction, est souvent encombrée de boue.

Une image de Morne l'Hôpital tirée d'un rapport du ministère haïtien de l'Environnement.

En mai 2012, le Ministre de l’environnement Ronald Toussaint a justifié le pourquoi du « Sove Lavi Mòn Lopital » au quotidien Le Nouvelliste : « Le morne l'Hôpital est une zone qui doit être reboisée afin d'empêcher des inondations en aval. Nous envisageons également de construire des barrages de rétention dans les ravines. Cela se fera après les premières démolitions. Nous les ferons dans la paix, car le gouvernement n'est pas contre la population. »

Cependant, le plan a été soudainement annulé après des manifestations des résidents. [Vidéo AlterPresse ici.] Au lieu d’essayer de résoudre les différends et incompréhensions, le gouvernement a préféré renvoyer le ministre Toussaint et remettre dans les tiroirs le plan de déplacer les gens. Aujourd’hui, « Sove Lavi Mòn Lopital » ne prévoit que des actions de reboisement, d’amélioration des ravins et des campagnes de sensibilisation.

Protestations vs. «  fierté »

Malgré les conditions difficiles, les menaces sismiques et possibilités de glissement de terrain, le 16 août le gouvernement a annoncé la phase 2 de « Jalousie en couleurs ».

La 1ere phase qui a coûté à l’Etat haïtien US$1.2 millions, implémentée entre fin 2012 et début 2013, coïncidait avec l’inauguration de l’Hôtel Occidental Royal Oasis, érigé en face du bidonville. Le prix d’une chambre simple dans cet hôtel cinq étoiles est de US$ 175 dollars et celui d’un « junior suite », plus de US$350 dollars.

Mille maisons ont reçu des couches de crépissage et de peinture de diverses couleurs pour que leur vue soit légèrement plus acceptable, au cours de la Phase 1.

« La phase 2 est beaucoup plus faramineuse », explique le premier ministre Laurent Lamothe lors de son lancement le 16 août 2013 devant une centaine de personnes massées aux abords d’un terrain de football. La phase 2 coutera US$5 millions, d’après Lamothe.

Dans son discours, le ministre  a noté que 3.000 maisons additionnelles seront peintes. En plus, sur le terrain de football, le gouvernement va installer de nouvelles tribunes, des vestiaires et du gazon synthétique. Finalement, Lamothe promet la construction de 1.2 km de route asphaltée et l’amélioration de 2.8 km de ruelles.

Durant le discours de Lamothe, plus d’une vingtaine de personnes ont brandi des pancartes en criant haut et fort : « De l’eau !», « Il n’y a pas d’eau, d’écoles et d’hôpitaux !». [Vidéo Télé-Kiskeya ici.]

Lamothe a appelé les protestataires à la « patience ». 

« Nous abordons les problèmes petit à petit, mais vous savez que vos problèmes sont nombreux et nous essayons de faire beaucoup avec de faibles moyens », a-t-il promis avant de vider les lieux.

Un panneau annonçant le projet « Jalousie en couleurs ». Noter le slogan :
« Beauté contre pauvreté »
. Photo : AKJ/Milo Milfort

« Ce dont nous avons besoin, c'est de l'eau et de l'électricité », confie une femme à AKJ. (Beaucoup des bénéficiaires n'ont pas souhaité être identifiés.) Elle vit avec 12 personnes dans sa petite maison, dont deux enfants qui ne fréquentent pas d'école.

Aucun des personnes interrogés par AKJ n’a été contacté sur l’éventail des couleurs.

Les gens attendent de l'eau devant un des kiosques où cinq gallons coûtent
jusqu'à 15 gourdes (environ 35 cents américains)
. Photo : AKJ/Milo Milfort

Les gens se battent entre eux devant l’un des kiosques. Chacun veut être
le premier à remplir son saut.
Photo : AKJ/Milo Milfort

« On a certes profité d’une bonne initiative, même quand on n’a pas participé dans le choix des couleurs, mais nos besoins vont au-delà des couleurs. Nous pouvions peindre nos maisons nous-mêmes », opine un autre habitant.

Pour d’autres, cela ne change rien.

Assise sur sa petite véranda en faisant la lessive, une résidente affirme qu’elle n’a pas pris part au processus et qu’elle n’est pas satisfaite.

« J’ai la possibilité et la capacité de peindre ma maison », dit-elle. « À mon retour [à la maison], j’ai vue des barbouillages sur le mur. »

Dehors l’éclat attire. Mais pour les maisons non visibles depuis les hôtels, c’est le contraire, car seuls les murs visibles sont peints.

L’un des habitants, Sylvestre Telfort, affirme, à l’instar d’autres habitants, que le gouvernement exécute le projet pour maquiller le bidonville érigé en face d’Oasis et de Best Western Premier, un autre nouvel hôtel.

Une vue partielle du quartier de Jalousie sans les maisons peintes, avril 2013. Photo : AKJ/Milo Milfort

Sur son site internet, Oasis promet à sa clientèle un « hôtel en ville élégant » et « des vues magnifiques sur la ville ». Best Western, où les chambres coûtent US$150 par nuit, affirme pour sa part à ses visiteurs potentiels que l’hôtel est « situé dans les belles collines de Pétion-Ville, une banlieue chic bien connue de Port-au-Prince ».

« Le projet de peindre Jalousie n’est qu’un apaisement social du gouvernement pour satisfaire la bourgeoisie, en l’occurrence, les propriétaires de Oasis et de Best Western», déduit Telfort. « Ils ne peuvent lancer une bombe pour éliminer les gens. Donc, ils interviennent autrement en mettant en couleurs les maisons, en faisant peindre l’extérieur. » 

L’ancien ministre de l’environnement se dit préoccupé.

« La situation du Morne l’Hôpital est chaotique, c’est un problème de sécurité publique. Vingt-deux pour cent de la population de la commune de Pétion-Ville occupent Morne l’Hôpital et résident à Jalousie et Philippo. Les constructions en béton dans les mornes empêche à l’eau de s’infiltrer », affirme l’ex-ministre Toussaint. « La solution n’est pas de peindre. »

Un garçon se trouve dans une zone de Jalousie située sur la pente de Morne l'Hôpital,
près des maisonnettes et baraques érigées en roche et en béton, et près de l'un des
rares arbres encore debout sur le morne.
Photo : AKJ/Milo Milfort

Claude Prépetit, coordonnateur de la nouvelle étude sismique est également préoccupé.

Bon nombre d’habitants de la zone sont en danger à cause « des risques de glissements et de mouvements de terrains [et] d’amplification d’onde en cas de séisme. Les maisons de Jalousie sont construites anarchiquement sur le versant de la montagne, entre 500 et 300 mètres d'altitude, partie qui est plus apte à glisser. Par conséquent l'aléa mouvement de terrain est plus fort sur le versant qu'au sommet », note le géologue.  

Prépetit pense que le gouvernement doit « interdire toute nouvelle construction dans la zone » et répertorier « les zones les plus à risques où la vie des gens serait menacée pour les évacuer ».

En fin de compte, après la mise en place des services sociaux de base, « on pourra peindre les façades autorisées si on veut faire plus beau », ajoute-t-il.

Durant sa visite au bidonville, seulement 14 jours après que Prépetit et d’autres experts aient annoncé la deuxième faille, le premier ministre Lamothe n’a fait aucune mention des risques sismiques.

« Vous allez voir ce que nous pouvons faire pour améliorer la vie du peuple », jure Lamothe. « Vous serez fiers ! Vous serez contents ! ».

Après son allocution, Lamothe et son entourage ont pris place à bord de voitures 4x4 pour redescendre de Jalousie. Pour leur part, les habitants sont retournés à leurs calvaires quotidiens, en montant et descendant les escaliers à la recherche de l’eau, pour essayer de survivre un jour de plus à côté d’« une banlieue chic ».

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