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Interrogations sur le programme alimentaire de World Vision

Savanette, HAÏTI, 10 octobre 2013 – Un programme de distribution alimentaire à l’intention des futures et nouvelles mères et de leurs bébés est susceptible d’être responsable de l’augmentation des grossesses parmi les filles et les femmes vivant à Savanette et aux alentours, dans le département du Centre d’Haïti.

C’est le sentiment qu’ont plusieurs résidents et même des bénéficiaires d’un programme d’assistance pluriannuel de World Vision financé par l’USAID (Multi-Year Assistance Program, MYAP), mené de 2008 à septembre 2013 dans cette localité et dans certaines autres communautés en Haïti. Dans le cadre du MYAP, World Vision distribue des aliments aux femmes enceintes et aux mères d’enfants de six à 23 mois (un programme connu sous l’appellation « 1,000 day programming » ou planification sur 1 000 jours), de même qu’aux populations vulnérables comme les gens atteints du SIDA, les orphelins et les enfants souffrant de malnutrition.

« Certaines tombent enceintes chaque année, afin de recevoir gratuitement de la nourriture, objecte Carmène Louis, une ex-bénéficiaire. C’est pourquoi il y a beaucoup plus d’enfants par ici. Si vous voulez être admise dans le programme, il vous faut absolument être enceinte […] Vous voyez des enfants [devenir enceintes à] 12 ou 15 ans! Je crois que c’est un véritable problème pour Savanette. »

Mais elle reconnait aussi que certaines de ses voisines souffraient de la faim, disant que « loin de s’améliorer les choses empirent ».

À cause du manque de statistiques actualisées, Ayiti Kale Je (AKJ) n’a pas été en mesure de vérifier si la natalité avait réellement augmenté à Savanette. Une enquête menée pendant une année a révélé que plusieurs personnes de ce village situé près de la frontière avec la République dominicaine – y compris des notables, des membres de la radio communautaire, un agronome, et de nombreux bénéficiaires – pensent que le MYAP a conduit des jeunes filles et des femmes à recourir à la grossesse pour pouvoir recevoir du blé boulgour, des fèves, de l’huile végétale, et de la farine lors des distributions mensuelles.

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Un rapport sur les programmes d’aide alimentaire en Haïti financé par l’USAID semble confirmer cette perception. Des évaluateurs pour l’Analyse USAID-BEST de 2013 ont constaté une « augmentation des grossesses dans une région rurale et la possibilité que ce phénomène soit lié à la perception qu’a le public du programme de planification sur 1 000 jours ». Toutefois, le rapport ne mentionne pas de quelle « région rurale » il s’agit.

Comme plusieurs des personnes interrogées, l’agronome Ruben Louis-Jeune assure que ce phénomène est en cause et a fait part de ses préoccupations. 

« Certaines tombent enceintes à dessein, dit-il, faisant remarquer que « des adolescentes donnent souvent naissance. La population augmente, les gens font des enfants mais ils ne pourront pas prendre soin d’eux ou payer pour l’école. »

Interrogé au sujet de l’augmentation présumée des grossesses, le secrétaire d’État à la production végétale, Fresner Dorcin, confirme que, bien qu’il ne soit pas au fait de la question, cette hypothèse n’est pas exclue.

« Je travaille dans le Plateau central depuis 15 ans, explique-t-il à AKJ. Si je ne vous parle que des effets pervers des programmes dont j’ai personnellement connaissance […] il y en a énormément! »

Les agriculteurs et leurs bétails dans leurs champs près de Savenette.

Le programme MYAP de World Vision fournit également aux nouvelles mères des soins prénataux et de l’assistance pour les potagers aux femmes enceintes ainsi qu’une formation sur la « Communication pour faire évoluer les comportements » (« Behavior Change Communication ») et d’autres prestations par l’intermédiaire de « Clubs pour mamans ». De plus, le programme comporte plusieurs autres volets destinés à aider les fermiers haïtiens à améliorer leurs techniques d’élevage ou le rendement de leurs cultures, dont une d’assistance et de formation technique à l’intention des associations de fermiers, la distribution de semences et de bétail, le soutien à l’amélioration de l’irrigation, entre autres.

AKJ ne s’est pas penchée sur ces aspects du programme. Les journalistes se sont uniquement concentrés sur l’aide alimentaire et sur ses effets réels ou perçus à Savanette et aux alentours.

Le programme d’aide alimentaire constitue une tentative par l’USAID pour cibler les populations vulnérables, notamment les enfants.

Le gouvernement haïtien et les agences étrangères disent qu’au moins 21% des enfants souffrent de « retards de croissance », ce qui signifie qu’ils souffrent d’une insuffisance pondérale et qu’ils sont d’une taille inférieure pour leur âge. Certaines provinces éprouvent plus de difficultés que d’autres et la prévalence des retards de croissance est généralement plus élevée chez les enfants des régions rurales.

Graphique de l’USAID qui montre les pourcentages d'enfants présentant des signes
d’« insuffisance pondérale », « retard de croissance » et « dépérissement » en utilisant
les données de 2012.

Depuis 2008, l’USAID finance les MYAP qui doivent être gérés par World Vision, ACDI/VOCA et Catholic Relief Services (CRS) dans trois différentes régions du pays. Les agences reçoivent de l’argent et des aliments, soit environ 14 000 tonnes métriques (MT) d’aide alimentaire par année pour la période de 2011 à 2013. (Les organismes ont reçu et distribué de plus importantes quantités en 2010 et 2011 dans le cadre de la réponse au séisme.)

World Vision a reçu 4 275 MT pour l’exercice fiscal de 2012 et environ 3 830 MT pour l’exercice fiscale 2013. Cette agence, basée aux Etats-Unis, a également reçu US$80 millions pour la subvention, à laquelle elle a contribué de ses propres fonds. Le programme a coûté plus de US$90 millions  de 2008 à 2012 et a été prolongé d’une année. (AKJ n’a pas pu savoir combien serait déboursé pour l’année supplémentaire.)

Les programmes de distribution alimentaire de World Vision à la Gonâve, dans le Plateau Central, et d’autres parties du département de l’Artibonite coûtent environ US$4,5 millions  par année, selon le responsable des communications de l’organisme, Jean-Wickens Méroné.

D’après une évaluation de World Vision de son propre travail, publiée en 2012, l’aide alimentaire a eu des effets positifs. Au cours des trois premières années du MYAP, indique le rapport interne, le nombre de cas de « retards de croissance » a diminué de 23,5% à 6% chez les enfants âgés de six à 59 mois.

L’aide alimentaire : « plus de negatif que de positif » ?

Certaines personnes, à Savanette et aux alentours, souffrent de malnutrition. Dans les rapports des deux dernières années de FEWS NET [lire Quantifier la faim], la région de Savanette est assez fréquemment considérée comme étant « sous pression », qui constitue le deuxième niveau d’une échelle de 1 à 5, sur laquelle 1 correspond à l’« absence d’insécurité alimentaire » et 5 à une « catastrophe ou famine ».

« La faim est présente ici, note l’agronome Jeune. La distribution d’aliments ne constitue pas en soi un problème. Elle a de légers effets positifs, mais quand vous investiguez, vous vous rendez compte qu’il y a beaucoup plus de négatif que de positif. »

Agronome Rubin Louis Jeune parle à une femme sur ses ignames.

 À l’instar de Jeune, les cultivateurs et les résidents de Savanette s’interrogent sur le programme, qui s’inscrit dans le cadre de décennies d’aide alimentaire.

En plus de l’augmentation, réelle ou perçue, du nombre de grossesses, AKJ a également découvert que les cultivateurs et agronomes sont convaincus que l’aide alimentaire a contribué à créer une culture de dépendance, qui décourage les gens de travailler leurs terrains et de planter des céréales jadis importantes comme le sorgho. Elle a aussi encouragé les consommateurs à acheter du riz importé plutôt que d’acheter ou de planter du sorgho, du maïs et d’autres cultures comme par le passé [lire Aide ou commerce?].

Même des bénéficiaires soulèvent des questions au sujet du programme. 

En automne 2012, des journalistes de AKJ ont interrogé 25 familles bénéficiaires, dont toutes affirmaient posséder des terres et être des planteurs. Le tiers disait que si elles avaient le choix, elles préfèreraient recevoir des semences plutôt que de l’aide alimentaire. (Des bénéficiaires disaient avoir reçu une fois des semences de légumes.)

Merilus Derius, 71 ans, dit qu’il pense que les plus jeunes générations semblent en effet vouloir cultiver la terre, et il ajoute qu’ils n’ont aucun intérêt pour le type d’aliments qu’il consommait en grandissant.

« Les gens négligent leurs terres! Indique-t-il à AKJ. Auparavant, nous pouvions en vivre. »

Même si Derius admet que les dommages environnementaux et d’autres facteurs contribuent à la baisse de la production agricole, il blâme également l’invasion de l’aide alimentaire et les aliments étrangers que les gens achètent au lieu de se procurer des produits locaux. [Voir aussi Les causes de la faim en Haïti].

« Nous avons désormais cette denrée que l’on appelle “écorce de riz”. En République dominicaine, on s’en sert pour nourrir les animaux. En Haïti, ce sont les gens qui en mangent! Mais auparavant, les fermiers cultivaient le sorgho et le broyaient. Ils cultivaient le pois Congo, plantaient des pommes de terre, du manioc. Un matin comme aujourd’hui, un cultivateur faisait son café, puis à l’aide d’un dispositif appelé “top-top”, une petite meule, il broyait de la canne à sucre et faisait bouillir le jus de canne et mangeait de la cassave et était en bonne santé, dit-il. Lorsque vous viviez des aliments de votre jardin, vous étiez indépendant […] Mais lorsque vous dépendez de quelqu’un d’autre pour vous nourrir, vous n’êtes pas indépendant. » [Voir aussi Les causes de la faim en Haïti].

World Vision ne croit pas que son programme crée de la dépendance parce que le programme vise principalement à aider les fermiers à améliorer leur production.

« C’est un programme qui encourage la résilience et l’indépendance, après un certain temps », indiquait le directeur des opérations de World Vision, Lionel Isaac, à AKJ. 

En effet, il serait injuste d’imputer au programme de World Vision tous les maux qui affligent Savanette [lire Les causes de la faim en Haïti].

Jeune, d’autres agronomes et des planteurs comme Derius espèrent que la pléthore de projets agricoles gouvernementaux et étrangers récemment annoncés viendront en aide à leur région, qui est à même de produire du sorgho, du maïs, plusieurs variétés de légumes et de fruits, des tubercules et des produits de l’élevage comme du lait. La région présente un potentiel intéressant, affirme Jeune, mais les méthodes de culture archaïques avec peu d’intrants agricoles l’empêchent d’être autosuffisante.

« Toutes les communes produisent de la nourriture, note Jeune. Si les planteurs disposaient d’une assistance technique, ils gagneraient plus d’argent et la qualité s’améliorerait aussi. »

Interrogations sur une distribution alimentaire 

Le 18 mars 2013, les journalistes d’AKJ ont observé une distribution d’aliments qui a soulevé des questions sur le traitement réservé aux bénéficiaires.

Les aliments ont été distribués aux gens qui avaient fait la queue pendant plusieurs heures, parfois à des groupes qui devaient la partager. Les journalistes ont été témoins de bousculades et même de bagarres, et ont également vu des dames âgées assises à même le sol en train de ramasser des graines de lentilles une par une.

« Il y a souvent des bousculades lors de distributions, explique Jeune à AKJ. Les personnes âgées sont parfois blessées. Même si la nourriture est donnée, il y a des principes de base qui devraient être respectés. »

Interrogées en 2012, environ un tiers des 25 bénéficiaires ont déclaré avoir été maltraités au cours des distributions de nourriture.

Une femme âgée ramasse par terre, des fèves après la distribution alimentaire de World Vision
le 18 mars 2013 à Savenette. Voir la vidéo pour assister à des combats et d'autres incidents
qui ont eu lieu lors de la distribution.

Le personnel de World Vision ne voulait pas qu’AKJ filme la distribution, où – à la fin de laquelle – une partie des aliments n’avait pas été distribuée.

« Vous ne pouvez pas filmer ici » crie un des hommes, en bousculant les journalistes. Avec l’aide d’autres personnes, il essaie de forcer les journalistes à éteindre leurs caméras et à partir.

Des membres de la radio communautaire et des passants ont protégé les journalistes qui ont finalement pu continuer leur travail. Des dirigeants de World Vision dans la capitale ont par la suite présenté des excuses pour l’attaque, affirmant qu’ils avaient réprimandé les employés.

 

 

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