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Monday
Nov052012

Zokiki - Une « délinquance juvénile » imposée ?

Pétion-ville, HAITI, 6 novembre 2012 – Malgré une offensive lancée contre le phénomène appelé « zokiki » l’année dernière, cette série d’activités est loin d’être éradiquée. Par souci de générer le maximum de profits, propriétaires, locataires de boîtes de nuit exploitent des jeunes de moins de 18 ans qui continuent de fréquenter les établissements où l’on consomme de l’alcool, de la drogue, et en général où toutes sortes d’activités sont possibles. Et les jeunes, abandonnés dans une société qui ne tient pas compte de la nécessité pour eux d'avoir des activités de loisirs, tirent profit de cette situation de laissez-faire.

Mademoiselle Marie Pierre, une adolescente de 15 ans de Pétion-ville, l’affirme fièrement.

« J’y vais toujours [au « zokiki »]. Chaque fois, je me maquille de façon très pointue et je m’habille ‘en zokiki’, expression qui signifie ‘s’habiller presque nu’ », dit-elle à Ayiti Kale Je (AKJ), qui a réalisé une enquête de deux mois sur le sujet. « Le seul commentaire que je puisse faire concernant cette lutte contre le phénomène zokiki, c’est qu’il n’y a pas vraiment de lutte. Il n’existe pas. Je le dis, parce que quand je suis dans la rue vers les minuits et que je rencontre les policiers, ils ne disent rien ! »

Le phénomène connu par le nom « zokiki » et apparu récemment dans la société urbaine haïtienne, regroupe un ensemble d’activités de « délinquance juvénile » appelées aussi, « After-school » ( « après l’école » en anglais) et « ti sourit » (« petite souris» en créole haïtien).

Ces activités ont vraiment décollé après le séisme de 12 janvier 2012, et pour plus d’un, elles représentent le point culminant de la désintégration du tissu social, moral et culturel constatée au sein de la jeunesse haïtienne. En effet, bon nombre de jeunes au dessous de l’âge de la majorité s’adonnent à l’alcool, la drogue, au « strip-tease » et surtout à des pratiques sexuelles non appropriées à leur âge. L’âge de la majorité est fixé selon l’article 16.2 de la Constitution haïtienne de 1987 à 18 ans. (Cependant, implicitement, la loi haïtienne reconnaît l’âge de consommer l’alcool à partir de 16 ans.)

Photo : Evens Louis

La prolifération de « zokiki » est liée à la désagrégation de la société haïtienne d’après le psychologue Professeur Lenz Jean-François.

«La désintégration arrive quand une société atteint une période où elle est en perte de sens », explique le professeur, qui enseigne à l’Université d’Etat d’Haïti. « Cette même désintégration construit les jeunes soit par rapport aux modèles qu’on leur offre, soit par rapport à la société où tout est permis… Du coup il n’y a pas de valeurs communes. Tant que nous vivrons dans une société où c’est chacun pour soi, ce sera comme si on est seul… C’est ce qui me fait penser que le phénomène de ‘zokiki’ est un indicateur du mode de vie des jeunes. Il nous informe sur la condition humaine des jeunes. »

Les autorités agissent                                 

Même si les autorités ne comprennent pas les origines de « zokiki », elles sont conscientes du phénomène et ils on réagi.

« Nous sommes au courant en tant qu’institution chargée de protéger les enfants », admet Jean Gardy Muscadin, le Commissaire principal de la Brigade de la protection des mineurs de la Police Nationale d’Haïti (PNH).

Tôt dans l’année 2012, une offensive est lancée afin de contrarier le phénomène, par la BPM et l’Institut du Bien être social et de Recherches (IBESR). Peu de temps après, le Commissaire du gouvernement Jean Renel Sénatus s’ajoute à la liste, en dotant le parquet d’une section spéciale traitant les affaires courantes relatives aux enfants. Ses actions lui ont valu le surnom « Commissaire ‘Zokiki ’ ».

En janvier 2012 seulement, pas moins que 64 personnes « avaient été appréhendées en flagrant délit d'orgies sexuelles, de strip tease et de consommation de drogues dans des clubs et des maisons closes de Port-au-Prince, Delmas et Pétion-ville », d’après le journal Le Nouvelliste le 1 février 2012.

Dans une interview exclusive avec AKJ, l’ancien commissaire explique que, en plus de poursuivre et faire la « répression judiciaire » contre les criminels, « mon travail consiste également à protéger les groupes vulnérables de la société. »

Parlant de son accent sur le « zokiki, » il continue « cette petite innovation que j’ai apportée au parquet montre à la population que le commissaire du gouvernement est un avocat qui défend la société au même titre que n’importe quel autre avocat… Quelque soit le titre d’une personne, pourvu qu’il exploite un enfant, n’importe où, n’importe quand, on peut l’appréhender. »

Cependant, l’ancien commissaire reconnaît que l’arrestation n’est pas suffisante, parce que le secteur [de club] est « livré à lui-même. »

« Pour assurer le fonctionnement d’un night club, il suffit seulement d’avoir une patente de la Direction générale des impôts (DGI). Dans ce cas, la mairie n’a aucun moyen d’inspection pour s’assurer du respect des normes, » dit-il.

Il finit par dire : « Notre défi se révèle plutôt un problème de moyen pour le travail…  Si j’avais tout le pouvoir nécessaire j’aurais forcé tout le monde à respecter la loi. Parce que sans discipline aucune institution, aucun pays, personne ne peut avancer. »

Mais l’ancien commissaire n'a aucun pouvoir maintenant. Le 27 septembre, il fut soudainement retiré de son poste par le Ministre de la justice pour une prétendue « insubordination », une accusation et une action qui ont provoqué des critiques.

Cartoon dans Le Nouvelliste le jour Sénatus a été congédié.

La police n’a ni « pouvoir » ni « moyens » d’intervenir, non plus.

« Nous n’avons aucun moyen pour contrôler ce secteur. Nous n’intervenons que sous la base d’informations venues de la population », déclare le Commissaire Muscadin.

Les clubs « zokiki » et les « party house » partout

Pas étonnant, alors, qu'une mini-enquête d’AKJ a révélé de nombreux endroits pour participer dans des activités « zokiki », et de nombreux jeunes trop heureux de discuter de cette activité.

« Je ne peux dire que le commissaire a tort. Je pense qu’il devrait s’informer. Car, je connais des enfants de moins de 18 ans qui vont encore dans les boites de nuits. Moi, j’y vais toujours ! », témoigne Mademoiselle Marie Isabelle Saint-Etienne, une adolescente de 17 ans.

AKJ n’a eu aucune difficulté à trouver des clubs. Level One / Escape est dans la zone de Jacquet. Il y a une piscine. Une nuit récente, des jeunes fumaient des cigarettes et de la marijuana, des autres buvaient, certaines filles étaient très légèrement vêtues. Il n'y avait personne à la porte pour vérifier s’ils sont majeurs ou non.

Ci-dessus, le Level One / Escape club dans la zone Jacquet de Pétion-ville.
Le club se trouve en face d'une école, ci-dessous.
Se griffonne sur les murs
des graffitis
« zokiki ».  Photos : Evens Louis

Mademoiselle Pierre, 15 ans, dispose de nombreuses options. « Je vais parfois au Club D, ou Xtrême Dynamique. Ou, je vais dans des ‘’Ti sourit’’ à Peguyville », raconte-elle. « On me permet d’entrer sans jamais me demander de pièce d’identité ».

Extrême Dynamique club in Pétion-ville. Photo: Evens Louis

Parmi les personnes interrogées AKJ n’a trouvé aucune jeune à qui dit il/elle a été demandé de prouver sa majorité à la porte.

AKJ a parlé avec des organisateurs aussi, dont Monsieur Jean Ronald François, promoteur d’activités « zokiki ». Il jure que – depuis les interventions de Commissaire Sénatus – il ne permet plus aux mineurs de participer. Mais il admet que les programmes ne sont pas innocents.

« Il arrive des trucs comme quand la fille enlève ses vêtements, le gars doit lui aussi le faire. Dans ce type de divertissement on trouve toujours des gars en chemisettes et des filles en soutien-gorge », dit M. François.

Monsieur Edouard Paul a 17 ans et il habite dans un quartier populaire de Pétion-ville. Pour lui, c’est le « zokiki » qui est responsable « du fait que beaucoup d’adolescentes âgées entre 14 et 18 ans sont enceintes, ou mères. Cela arrive parce que dans ce genre de divertissement tout est permis. »

« Le commissaire ne pourra éradiquer ce phénomène, même si les jeunes ne le font pas dans les boites de nuit, ils feront ce qu’on appelle le ‘Party House’ », ajoute-t-il. « Qui pis est, on voit que les mulâtres* représentent l’exception qui confirme la règle ! Ils réalisent eux aussi ces activités. Des patrouilles de policiers sont au courant, et ne disent rien ».

Photo d'une partie typique des adolescents privilégiés d'Haïti,
avec au moins quelques invités de moins de 18 ans. Le propriétaire
de cette page Facebook écrit: « Certains m'appellent un alcoolique.
Je l'appele un moment sacrément bon. »

Son copain dénonce cette tendance au parti pris.

« Toute loi est censée s’appliquer à tout le monde. Mais il faut voir : mêmes les gens du gouvernement vont avec des enfants à des soirées à [l’Hôtel] Ibo Lele, »  ajoute Rockaz Romulus, âgé de 21 ans.

Une ville, une société sans lieux de loisir

D’après l’Institut haïtien de statistiques et d’informatique, presque la moitié de la population d’Haïti – 43,6 % – a moins de 18 ans. Un document daté de 2009 ajoute que « [t]ous âges confondus, la grande majorité des enfants se trouvent concentrés dans le département de l’Ouest (1,23 millions) », ou est située la region capitale. Au meme temps, d’après l’UNICEF, seulement 20 pour cent (20 %) des jeunes fréquentent l'école secondaire haïtienne. Et plusieurs instances internationales mettent le taux de chômage à plus de 70 pour cent (70%).

Que devraient faire ces jeunes gens, qui ne sont pas à l'école et qui ne travaillent pas?

Parmi toutes les personnes interviewées sur la question, beaucoup ont soulevé ce problème de lieu de loisir. Or, le loisir renvoi à une question de santé mentale. Monsieur Paul, adolescent de 17 ans, exprime sa peine : « Le commissaire s’engage à contrecarrer le ‘ zokiki ’, mais ne donne aucune alternative. A part cela, je ne sais nulle part où aller ».

Prof. Lenz Jean-François est d’accord.

« Qu’il s’agit de son corps ou de son développement cognitif, les jeunes ont besoin de loisirs », explique le professeur. Cependant, « le fond de désintégration sociale engendre cette forme de loisir [zokiki] qui en retour renforce le fond de désintégration sociale dans le mode de penser des jeunes, leurs rapports avec les autres, et avec la société. Cela signifie que le jeune qui va dans un ‘ti sourit’ expérimente l’irrespect envers les autres de son âge. Il expérimente qu’un garçon peut faire ce qu’il veut d’une fille, que celle-ci est un objet. »

Dans son chanson de Carnaval pour l’année 2012, le groupe rap Barikad Crew chante « tout ti jèn nan koripsyon ! » ou « tous les jeunes sont corrompus ! ».

Image de la vidéo carnaval 2012 de Barikad Crew, avec des écoliers.

Mais, est-ce la corruption par choix? Pas tout à fait, selon le professeur Jean-François, dans un pays où le contenu des medias « est basé sur la médiocrité, sur ce que je pourrais appeler ‘une idéologie du vide’ ».

Et, mêmes si les autorités avaient plus de « moyens », on ne peut éviter la cause structurelle, il ajoute.

« Nous vivons dans un pays où la précarité nous touche même dans la question de loisir, » d’après le Prof. Jean-François. « Les jeunes sont acculés par tous les moyens à cette pratique de loisir qu’est le ‘zokiki’. Au fond, on ne peut pas dans ce cas, dire que c’est un choix. C’est la société dans sa logique globale qui le leur a imposé. »

 

* Note de la rédaction 1 : Il s'agit ici d'une confusion typique de classe avec couleur. Alors que beaucoup des élites haïtiens sont mulâtres, il y a aussi beaucoup qui ont la peau noire. Mon. Paul et Mon. Romulus parlent ici de l'élite, car ils citent l'Hôtel Ibo Lele.  

* Note de la rédaction 2 : Nous avons changé les noms des mineurs qui ont parlé avec AKJ.    

Monday
Sep242012

Le conte de deux villes

Port-au-Prince, 24 septembre 2012 – Une ville fut construite tout récemment. Un projet qui a couté plus de 2 million $ US.  Des douzaines des maisons de couleurs brillantes, éparpillées sur un site de deux hectares. Cependant, elles sont délaissées. Certaines sont vandalisées… et pire. La scène est désertée et parfois dégoutante. Mais les organisateurs en vantent le « succès ».

L’autre ville est « le cœur d’Haïti », le centre-ville de Port-au-Prince. Malgré des centaines des milliers de dollars dépensés dans des plans et des conférences, elle reste sale, désorganisée et non-reconstruite. Le gouvernement a commencé à reconstruire ses bâtiments, mais que doivent faire les autres secteurs ?

 

Expo Habitat : Exposition de gaspillage, de cynisme

Reconstruction du centre-ville ? Ou des bâtiments publics?

 

Monday
Jul092012

Le mystère des logements de Morne à cabri 

Croix-des-Bouquets, HAÏTI, 10 juillet 2012 – Depuis plus de 8 mois, tranquillement, un immense projet de logements d’au moins trois mille maisons est en construction, dans une zone désertique près du Morne à Cabri, à environ 15 kilomètres à l’Est de Port-au-Prince.

Les petites maisons en construction sont là, visibles à tous les passants. Mais, c’est peut-être le seul aspect du projet qui est apparent. Tout le reste, n’est que mystère.

Vue aérienne partielle du projet de logements. Photo: UCLBP

Quel est le nombre exact de logements  à construire ? A combien est évalué le budget total ? Quand seront complétées les constructions? Dans quelles conditions le contrat a été signé et par qui ? Quelle firme exécute le projet et qui est en charge de sa supervision ? Le projet, correspond-t-il à la nouvelle politique nationale du logement ? Qui est ou qui sont le ou les propriétaires du terrain et quelle compensation a t-il ou ont-ils reçue ?

Les maisons sont-elles destinées à être des logements  « publics », pour les victimes du séisme de janvier 2010 ? Ou – comme les logements en construction dans le nord, près du nouveau parc industrial de Caracol – sont-elles « privées », destinées à d’éventuels ouvriers d’un autre parc industriel planifié par le gouvernement? Ou peut-être pour les ouvriers qui travailleront dans un ensemble d’usines planifiées pour la « Zone économique intégrée » de Corail, mieux connue sous le nom « NABATEC » ?

Le « public » subventionne-t-il le « privé » en rendant les choses moins coûteuses et plus faciles aux sociétés étrangères pour établir des usines où elles peuvent payer les salaires les plus bas dans l'hémisphère?

Sur le terrain, beaucoup de mini-maisons, mais aucun panneau indicateur. Rien pour dire qui fait quoi, pour combien de temps et à quel prix pour la nation haïtienne.

Malgré deux (2) mois de recherche, d’interviews ou de tentatives d’interviews avec presqu’une douzaine d’officiels, nombreuses sont les questions restées sans réponse.

Une femme passe devant le chantier de construction. Photo: AKJ/Evens Louis

Les autorités haïtiennes ont décidé de faire le silence autour des circonstances ayant mené au plus grand projet de logements actuellement en cours dans le pays, bien que ce silence constitue une violation flagrante de l’Article 40 de la Constitution haïtienne de 1987 qui stipule :

« Obligation est faite à l’État de donner publicité par voie de Presse parlée, écrite, et télévisée en langue créole et française aux Lois, Arrêtés, Décrets, Accords Internationaux, Traités, Conventions, à tout ce qui touche la vie nationale, exception faite pour les informations relevant de la sécurité nationale. »

Du Fort National au Morne à Cabri

Trente mois après le séisme du 12 janvier 2010, Haïti bénéficie de différents projets de logements. Celui du Morne à Cabri, comportera au moins 3 000 unités, d’après un document mis récemment en circulation par la primature. Les logements – quelques uns avec deux étages – sont antisismiques et comportent au moins quatre pièces dont deux chambres à coucher, cuisine, galerie, douche et toilette.

Un ouvrier haïtien venant de la république dominicaine construisant l'une des
maisons antisismiques. Tous les travailleurs rencontrés sur le site étaient soit dominicains soit des haïtiens de la République dominicaine.

Photo: AKJ/Evens Louis

Le 21 juin 2012, le premier ministre Laurent Salvador Lamothe a jeté un peu de lumière sur le projet lors d’une rencontre avec la commission économique et financière du Sénat haïtien [où] il a affirmé que le projet de logements de Morne à Cabri est en fait celui qui avait été précédemment prévu pour le Fort National.

Ce projet – une série d’édifices – avait été initialement conçu au bénéfice des familles déplacées du quartier pauvre de Fort National, dévasté par le tremblement de terre. Le projet avait été bloqué par la Commission intérimaire pour la Reconstruction d'Haïti (CIRH), mis en place pour superviser la « reconstruction ». Son mandat a pris fin le 21 octobre 2011.

Image du projet du Fort National, un projet qui a été rejeté par la CIRH
et également critiqué comme étant susceptible de ne bénéficier que
« les classes moyennes », selon l'ONU-Habitat.

[Voir Fort National, entre les gravats... et le doute]

D’après Lamothe, le projet de logement de Morne à Cabri coûte $44 millions d’USD, et est financé par le « Fonds Pétro Caribe ».*

Un document ayant pour titre « Appel d’offres - Réalisation de trois projets », concernant les appels d’offres pour trois (3) projets de construction – Fort National, Bowenfield et le Palais législatif – mentionne un chiffre beaucoup plus élevé que les $44 millions USD évoqués par M. Lamothe.

D’après ce document– dont l’authenticité n’est pas vérifiée, mais que plusieurs personnes et journalistes acceptent comme digne de foi  – le projet de logements du Fort National devait être exécuté par une firme dominicaine appelé Constructora Rofi S.A., pour la somme de $174. 308. 897 USD. Le journal américain Miami Herald utilise le chiffre de $174 millions USD aussi.

Selon ce même document, l’ingénieur Jude Hervé Day – qui devint plus tard Ministre de la Planification pour le gouvernement du Dr. Garry Conille, en 2011 – était membre d’un comité d’évaluation de trois personnes qui avait sélectionné la Rofi S.A. pour la réalisation des travaux. (En refusant d’accorder une interview à Ayiti Kale Je et au Nouvelliste, M. Day n’a pas permis aux journalistes de vérifier l’authenticité d’un tel document, au bas duquel une signature – la sienne ? – est apposée.)

Signé le 3 novembre 2010, le document indique que les deux autres contrats furent accordés à deux autres compagnies dominicaines : Constructadora Hadom et Construcciones y Diseños.

 Et Hadom et Rofi sont la propriété ou du moins sont sous le contrôle du Sénateur dominicain Félix Ramon Bautista (Parti de Libération Dominicaine-San Juan), d’après le journaliste français Jean Michel Caroit (Le Monde).

Soupçons et accusations

Le projet du Fort National et les deux autres font partie des six contrats dénoncés dans le « Rapport préliminaire » d’audit commandité par le bureau de l’ancien chef du gouvernement Conille en mars 2012. Le premier ministre avait demandé l’audit des 41 contrats prétendument signés sans appel d’offres durant la période d’application de la loi d’urgence adoptée par le Parlement sous le gouvernement de René Préval-Jean Max Bellerive. (Malgré que le « Rapport préliminaire » n’ait jamais été authentifié, beaucoup de journalistes et de médias l’acceptent comme vrai.)

D’après le document, la participation des compagnies du Sénateur Bautista à « l’offre restreinte » pour six projets fait que « le principe de la réelle concurrence est mise en cause et la possibilité d’entente entre ces deux firmes n’est pas à écarter ».

« La signature des dits contrats portaient non seulement préjudice aux intérêts de l’État haïtien mais aussi ont été jugés irréguliers [sic]», constate le rapport.

(Il est largement admis que l’audit, et les contradictions qui l'entourent, comptent probablement parmi les raisons de la démission du Dr. Conille le 24 février 2012.)

Ces contrats ont été l’objet également d’une investigation par la journaliste investigatrice dominicaine Nuria Piera dans l’un de ses programmes de télévision, la Nuria-Investigación Periodística, le 31 mars 2012. Mme. Piera y a prétendu que le président haïtien Michel Joseph Martelly aurait reçu directement ou indirectement près de $2,6 millions d’USD du Sénateur Bautista, en échange de contrats lucratifs pour ses compagnies. [Regarder le programme sur son site, ou regarder cet extrait. Les deux sont en espagnol.]

Aujourd’hui, l’audit est terminé. Malgré que les résultats n’aient pas été rendus publics, M. Lamothe a révélé le 21 juin 2012, que le gouvernement en avait reçu le rapport définitif dont il révéla quelques détails.

D’après un communiqué de presse émanant du bureau du Premier ministre, « la Commission d’Audit formée par l’ancien gouvernement a recommandé d'annuler unilatéralement les contrats pour lesquels aucun décaissement n'a été effectué ».

Et pour les contrats déjà en exécution ? Le bureau du Premier ministre a dit qu’ils feront l’objet d’une « analyse ». En plus, selon la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif qui entre autres choses lit et approuve tous les contrats –  « les contrats ont été attribués en toute légalité et conformément à la loi d'urgence. »

Mais la légalité n’empêche pas que ces dits contrats soient mis en question.

Un document obtenu par Ayiti Kale Je [disponible ici par téléchargement] montre qu’une des compagnies du Sénateur Bautista – Hadom – espérait obtenir au moins 11 contrats d'une valeur de près de 350 millions USD. De combien de contrats ont bénéficié les trois compagnies ensemble ?

« Jean Max Bellerive, le prédécesseur de M. Conille, avait attribué huit contrats de construction, en une seule journée, le 8 novembre 2010, pour un montant de 385 millions de dollars (290 millions d'euros) à trois compagnies appartenant au sénateur dominicain Félix Bautista », souligne Caroit, dans un article paru dans Le Matin le 9 avril 2012.

M. Bellerive a rejeté l'accusation.

Silence, ou presque, sur le projet Morne à Cabri

D’après les observations et les informations disponibles, il paraît que le projet de logements de Morne à Cabri continuera de faire son petit bonhomme de chemin. Cependant, le contrat de ce projet sera-t-il analysé et révisé, comme le recommande l’audit ?

La liste des autorités et entités haïtiennes refusant de parler, ou du moins, évitant de donner des informations sur le contrat et le projet, est longue.

Monsieur Harry Adam, directeur exécutif de l’Unité de Construction de Logements et de Bâtiments Publics (UCLBP), nouvelle entité étatique, refuse de se prononcer sur  le contrat, mais n’a aucun problème à parler du projet.

« C’est un projet dont nous prenons la succession. L’ UCLBP ne fait que prendre soin d’un contrat qui a été signé sous l’administration Préval-Bellerive »,  a-t-il déclaré.

Cependant son bureau n’a même pas un plan pour le projet, a admis M. Adam qui a suggéré aux journalistes  de s’dresser au Ministère de la Planification et de la Coopération Externe (MPCE) pour plus d’informations au sujet des plans et du contrat.

Priscilla Phelps, experte dans le domaine de la planification urbaine de logements post-désastre et consultante à l’UCLBP, a parlé d’absurdité.

« C’est ironique, a-t-elle dit, que le plus grand projet de logement actuellement en cours ne soit pas sous le contrôle de l’UCLBP », notant que « ce n’est même pas clair qui supervise ce projet : une agence ou un individu ».

Mme. Phelps ignore également l’identité exacte de l’instance étatique qui a donné son approbation au projet. Conseillère [sur la question de logements] pour la CIRH quand elle existait encore, Mme. Phelps a confié n’avoir jamais vu aucune proposition de projet dans une zone qu’elle estime « contestable ».

Page d'un document intitulé « Projets prioritaires », publié par le bureau
du premier ministre le 2 juillet 2012.

Il y a d’autres éléments qui sont tout aussi contestables, a fait savoir Mme. Phelps, y compris le fait qu’elle n’a jamais vu le plan ou aucun budget… rien de plus que quelques dessins d’artiste. Elle se dit aussi préoccupée par la question de la supervision.

« Normalement, une deuxième firme – indépendante bien sûr – devrait superviser la firme exécutante du projet en vue d’assurer que toutes les dépenses sont correctes et que le budget est respecté », a-t-elle souligné tout en ajoutant que « tel n’est pas le cas pour Morne à cabri ».

M. Adam reconnaît qu’au niveau de la supervision, son institution ne dispose pas de grands pouvoirs, mais « nous suivons le projet », a-t-il admis.

Un ingénieur de la firme Rofi, Maximo Mercedes, a expliqué que c’est le MPCE qui assure la supervision. Cependant, après  plus de trois (3) visites sur le site, aucune présence de représentants de  l’Etat Haïtien n’a été remarquée.

Des Ministres mystérieux

Pas une seule personne, actuelle ou passée, du Ministère de la Planification, n’est disposée à parler aux journalistes, malgré une lettre délivrée de la main à la main, malgré plusieurs visites sur place. Des courriers électroniques et plus d’une dizaine d’appels sont restés sans suite.

L’ancien Ministre de la Planification, Hervé Day, dont le nom figure sur des listes en tant que membre du comité d’évaluation des contrats, a refusé de parler, prétextant qu’il n’est plus du gouvernement : « Vous m’avez contacté 24 heures trop tard. »                  

L’actuelle ministre Josépha Raymond Gauthier, n’a pas fait différemment. Sa secrétaire répondait invariablement que  la Ministre n’était pas dans le  pays tout en faisant de nombreuses promesses d’appeler les journalistes en vue d’arranger un rendez-vous dans le futur. Ça n’a jamais eu lieu. Cependant, une équipe de la télévision française a obtenu une interview après un simple coup de fil.

Dr. Conille, l’ancien premier ministre qui a sollicité l’audit, a tergiversé, disant : « Attendons l’installation du nouveau gouvernement », mais de nombreux appels pour le rejoindre après que Lamothe fut installé ont été futiles. 

D’un autre coté, M. Bellerive, a répondu positivement au moins deux (2) fois aux courriers avant de s’évaporer dans la nature.

Une Cour sans courtoisie et un EPPLS ignorante

La Cour Supérieur des Comptes et du Contentieux Administratif (CSCCA) est supposée prodiguer des conseils sur tous les contrats, accords et conventions que signe le gouvernement. Cependant, lors de deux visites, un journaliste a été éconduit.

«Vous n’avez pas le doit à cette information. Qui êtes-vous pour me demander des informations sur les contrats? Une institution étatique? Une firme? », furent les réponses parmi d’autres propos rudes et hostiles.

Toutefois, au moins un officiel avait  accepté de parler. Mais tout comme l’autre agence étatique liée à la question du logement, le directeur de l’Entreprise Publique de Promotion de Logements Sociaux (EPPLS) a dit que son agence n’était pas en charge du projet.

« J’ai entendu des gens  parler de l’exécution d’un grand projet de logements, mais jusqu’ à présent je suis dans l’ignorance de tout », a confié M. Elonge Othélot, directeur général de l’EPPLS dans une interview au début du mois de juin. « Je ne sais vraiment rien. Je me prépare à visiter la zone la semaine prochaine ».

Des logements pour les déplacés, ou les ouvriers ?

A mesure que les nouveaux logements sont construits, le nouveau gouvernement travaille à mettre sur pied une nouvelle politique de logements. Le sujet et un document provisoire actuellement en circulation, seront l’objet d’un colloque de deux jours les 24 et 25 juillet prochains.

Couverture de l'ébauche provisoire de la politique de logements.
Pour le télécharger, cliquez ici.

Selon les propos de Mme. Phelps, le projet de Morne à cabri est en désaccord avec cette nouvelle politique.

« Le gouvernement travaille assidument pour élaborer cette politique de logements», a-t-elle dit. « Cependant, ce qui s’est produit c’est que… ils avaient sur les bras un projet [Morne à cabri], qui de plusieurs façons, n’est pas conforme avec cette nouvelle politique », a expliqué Mme. Phelps. « Le plus grand défi consiste en l’adaptation du projet à cette nouvelle politique de logements ».

Peut-être que l'objectif final n'était pas un projet de logements publics?

En effet, même si le projet de Morne à Cabri n’est pas compatible avec la politique de logements nouvellement conçue, en revanche,  il s’intègre fort bien à une autre politique : celle d’« Haïti ouverte aux affaires » ou « Haïti open for business ». 

Le projet de construction de logements sociaux de Morne à cabri, est proche d’une zone que les autorités nationales et internationales ont choisi pour la construction d’une gigantesque zone industrielle qui inclura usines et développement urbains. En plus, un nouveau document du bureau du Premier Ministre de 46 pages intitulé « Projets prioritaires – Financé par Petro caribe et allègement de la dette (FMI) » et posté sur internet le 2 juillet 2012, note que le « Parc industriel de Morne à Cabri » est une des « priorités » du gouvernement.

Un projet conçu bien avant le tremblement de terre

Le nouveau projet de logements et l’éventuel parc industriel sont également à quelques pas d'un autre projet de développement, celui-ci clairement privé. 

Depuis au moins 2009, une compagnie haïtienne nommée NABATEC – un partenariat entre deux autres compagnies, NABASA et TECINA – ne cesse de promouvoir « Haïti Habitat 2004 », aujourd’hui appelé « Haïti Habitat 2020 ». Le projet est ce que le gouvernement et la Banque mondiale appellent une « Zone économique intégrée » qui comportera une zone de libre échange, un parc industriel, un développement urbain avec différents niveaux de logement (ouvriers, professionnels) et des installations touristiques. Cartes et documents indiquent que ce projet sera situé à l‘ouest du nouveau projet de Morne à Cabri.

Un rapport de la Banque mondiale daté de 2011 [disponible ici par téléhargement] a révélé que NABATEC est propriétaire de 1 000 hectares (environ 2,500 acres) dans la région. Selon le même document, la Zone économique intégrée ou ZEI de Corail est la zone la plus prometteuse des 20 sites considérés par la Société Financière Internationale (SFI) de la Banque Mondiale.

« Le projet Corail, communément appelé le projet NABATEC après son développeur, Nabatec S.A. est la meilleure application du concept ZEI parmi tous les projets proposés en Haïti ces jours-ci », dit le rapport.

Deux cartes tirées du rapport de la SFI.

Le président de NABATEC, Gérard-Emile « Aby » Brun, a confirmé que la firme est propriétaire de 1 000 hectares, mais en ce qui le concerne le projet, s’est essentiellement « effondré » à cause de l'invasion de quelque 60.000 squatters dans la région après que le gouvernement de René Préval  eut déclaré la terre « d'utilité publique ». Le nouveau centre de traitement des excréments « dans le milieu de la zone industrielle et touristique » a également balancé ses plans des entreprises, d’après Brun.                 

« J'espère que nous pouvons toujours sauver une partie de celui-ci », déclare le développeur. « Mais je vais avoir du mal à convaincre mes investisseurs de revenir ».

Brun – qui a admis que NABATEC est propriétaire du terrain où est situé le camp de Corail-Cesselesse, que lui-même et NABATEC avaient espéré voir se développer en projet de logements – a dit que la compagnie ne possède pas la terre dans le cadre du projet de Morne à Cabri, et qu’il n'était pas au courant des plans pour un autre parc industriel.

« Je n'ai pas entendu parler d'un parc industriel dans Morne à Cabri, et je n'ai vu aucun plan d’ensemble », a déclaré Brun dans une interview téléphonique.


Deux cartes de la Zone économique intégrée de Nabatec ou « Corail »
figurées dans le rapport de la SFI.

Le nouveau projet de logement – construit avec des fonds de Petro Caribe– fait-il partie d'un vaste plan visant à transformer la région entière en une zone industrielle? Y aurait-il une connexion entre ce plan et la « projet Corail » ?                                        

Quoi qu'il en soit, il semble que le choix du site n’est pas aussi « contestable », que Mme. Phelps se l’imagine.

Plan de la zone déclarée « d'utilité publique » par le gouvernement de
René Préval en 2010. La zone ombrée est la région du camp Corail-Cesselesse
.
Source: OIM

Dernièrement, le Premier ministre Lamothe a expliqué au public que les victimes du tremblement de terre, y compris celles venant du Fort National seraient déplacées en direction du projet de Morne à Cabri. Vraiment ?

A la fin d'une enquête de deux mois, les journalistes ont beaucoup appris, mais des mystères  subsistent, et il y a même plus de questions qu’avant le commencement de l’investigation :

Est-ce que des familles urbaines pauvres du Fort National seront transportées dans une zone quasi désertique ?

Qui est le propriétaire du terrain et quelle quantité d’argent a t-il reçue ?

Quel est le budget du projet ?

Qui supervise le projet?

Dans un pays avec tant de chômage, pourquoi n’a-t-on n'a pas demandé à Rofi d'embaucher des travailleurs haïtiens résidant en Haïti ?

Qui sont les élus qui ont approuvé l'utilisation des fonds publics pour des projets qui semblent davantage destinés à bénéficier des investisseurs privés à la recherche des salaire les plus bas dans l'hémisphère?

Une vue de la construction de nouveaux logements du projet.
Photo: AKJ/Evens Louis

* Ce fonds est le résultat d’un accord permettant à l’Etat haïtien d’acquérir des produits pétroliers du Venezuela, pour être par la suite revendus aux compagnies locales. Un pourcentage des recettes représente un prêt devant être remboursé sur 25 ans avec un taux d’intérêt annuel de 1 %. Le gouvernement utilise l’argent pour financer des projets de développement.


Ayiti Kale Je est un partenariat établi entre AlterPresse, la Société pour l’Animation de la Communication Sociale (SAKS), le Réseau des Femmes Animatrices des Radios Communautaires Haïtiennes (REFRAKA), les radios communautaires et des étudiants de la Faculté des Sciences Humaines/Université d'Etat d’Haïti.

Ce texte est réalisé avec le support du Fonds pour le journalisme d’investigation en Haïti

Wednesday
May302012

Ruée vers l’or en Haïti!

Qui va s’enrichir? Ki yès k ap vin rich?

Haïti connait une ruée vers l’or.

Or, une nouvelle enquête d’Ayiti Kale Je révèle que les reportages dans les médias haïtiens ou étrangers, et certaines déclarations des minières et des politiciens haïtiens ont induit le public en erreur.

La ruée vers l’or, qui se dessine peu à peu depuis quelques années en Haïti, promet de rapporter des bénéfices de quelque 20 milliards $, mais où cet argent ira-t-il? À qui profitera-t-il? Et à quel cout?

Au cours d’une enquête qui a duré dix mois, une équipe d’étudiants, de journalistes et de membres d’une radio communautaire a fait des découvertes surprenantes :

• Près de 3885 kilomètres carrés de territoire haïtien, soit 15 pour cent de tout le pays, sont déjà sous une licence de recherche, d’exploration ou d’exploitation, ou sont soumises à une convention contrôlée par des firmes américaines et canadiennes.

• À elle seule, l’Eurasian Minerals, une des firmes en question, a prélevé 44 000 échantillons.

• La Newmont Mining, deuxième producteur d’or au monde et qui exploite la plus grande mine en Amérique, a largement investi auprès d’Eurasian et envisage la possibilité d’exploiter au moins cinq sites miniers.

• L’ancien ministre haïtien de l’économie et des finances travaille aujourd’hui comme consultant pour la minière Newmont.

• Deux ministres haïtiens ont récemment signé avec Newmont et Eurasian un « protocole d’entente » selon lequel – et en violation de la loi haïtienne – les compagnies peuvent commencer le forage dans un des sites en exploration. Or, la loi haïtienne stipule qu’aucun forage ne peut être entrepris sans une convention minière.

• Équipée d’une poignée de véhicules et de quelques de géologues, l’agence d’État, n’a pas les moyens de superviser les opérations de forage et de recherche en cours au nord du pays.

• Personne ne semble enclin à parler aux communautés de ce qui se passe dans le nord et des ententes conclues derrière des portes closes.

Pour en savoir davantage…

Lire la série Ruée vers l’or en Haïti! – Ki yès k ap vin rich? et
La sombre histoire d’une Haïti « ouverte aux affaires »

Regarder le vidéo

 

L’hebdomadaire Haïti Liberté a travaillé en partenariat avec Ayiti Kale Je pour la distribution de ce reportage qui a été possible en partie grâce à l’appui du Pulitzer Center on Crisis Reporting.

 

Sunday
May202012

Partenaires dans le déboisement et la bidonvilisation 

Port-au-Prince, 21 mai 2012 –  Des institutions humanitaires, de concert avec une autorité locale, ont – inconsciemment ou non­ – aidé à déboiser un quartier du Morne L’Hôpital – une zone sous protection spéciale d’après la loi haïtienne – avec leurs dons d’« abris transitoires » communément appelés « T-Shelter ».

Un enquête d’Ayiti Kale Je (AKJ) dans la zone de Haut Turgeau de la zone métropolitaine a révélé que au moins une centaine de T-Shelter (abris d’une chambre, faits en bois et mesurant de 12m2 à 18m2), se trouvent aujourd’hui dans des endroits où, avant le séisme de 2010, il y avait des arbres ou des arbustes, et où il n’y avait aucune habitation. Aujourd’hui, un bidonville déjà illégal est en pleine expansion, et les pentes entourant la zone métropolitaine se dénudent à vue d’œil.

Un nouveau bidonville composé principalement de T-Shelters offerts
par les ONG s'installe sur les hauters
Morne L'Hôpital. Photo: Evens Louis

Les institutions humanitaires ACTED (Agence d’Aide à la coopération technique et au  développement) et GOAL ont appuyé des déplacés du tremblement de terre en les aidant à s’installer dans ces espaces qui font parties de Morne L’Hôpital. La pente est protégée par une loi publiée en 1963 et par un décret de 1986, stipulant que cette zone – qui traverse une partie de Pétion-Ville, de Port-au-Prince et de Carrefour – devrait être sous protection spéciale.

Une des institutions – GOAL – a été financé par le gouvernement des Etats-Unis pour le projet. L’autre – ACTED – par la Croix-Rouge américaine.

Deux nouvelles maisons prennent place dans des espaces où avant, il y en
avait aucune. Sur la main gauche, il y a l’abri construit par ACTED et l’autre
sur la main droite est de GOAL.

Photo: Evens Louis

Il existe toute une série de règlements mettant l’accent sur ce qui est permis et sur ce qui ne l’est pas dans la zone. Une agence gouvernementale, l’Organisme de Surveillance et d’Aménagement du Morne l’Hôpital (OSAMH), est chargée de contrôler la zone.

Pourtant, ces organisations non gouvernementales (ONG), qui savent pertinemment que la zone est protégée, ont construit des habitations avec l’aval du président du Conseil d’administration de la section communale (Casec) de Turgeau, Monsieur Raoul Pierre-Louis.

« Suite au dégâts au niveau des bâtis qu’il y a eu après le séisme, il fallait en quelque sorte transitoirement reloger ces gens là », se souvient Monsieur Fredly Anténor, Coordonnateur de l’équipe de construction de l’ONG irlandaise, GOAL.

ACTED et GOAL faisaient partie des ONG qui ont bâtit des T-Shelters pour aider les familles à quitter leurs sordides camps. Malgré les critiques sur l’utilisation de T-Shelter comme réponse à la situation d’urgence crée par 1,3 millions de déplacés [voir Abandonné, comme un chien errant], plusieurs douzaines d’institutions humanitaires ont édifié plus de 110 000 de ces petites cabanes dits temporaires, au coût total de 500 million $ USD (500 000 000 $).

Un T-Shelter d'ACTED dans un espace autrefois vert. Photo: Evens Louis

Pour sa part, Madame Marianna Franco, responsable du programme développement pour ACTED, qui a érigé 28 des T-Shelters au Morne l’Hôpital, se justifie également : « Quand la conception des abris transitionnels a été faite, on n’avait même pas, d’ailleurs on ne l’a pas encore, un plan de développement et d’urbanisation de la ville de Port-au-Prince ni de la zone métropolitaine, dit-elle. Nous, on a installé des abris temporaires dans des endroits où il y avait de l’espace. »

D’après Mme Franco, son agence a travaillé avec le Casec, et s'est bien assurée que tous les bénéficiaires avaient des titres de propriété. Cependant, d’après M. Pierre-Louis, président du Casec, ACTED n’a jamais suivi les procédures prescrites.

La faiblesse de l’État, une réalité admise

La Loi – publiée dans Le Moniteur du jeudi 6 novembre 1986 – est claire au sujet de Morne l’Hôpital :

« La construction à usage résidentiel n’est autorisée, qu’après obtention du permis de construire des services concernés… [Article 9]

« Interdiction est faite de pratiquer l’élevage libre de bovins et de caprins; d’entreprendre aucune coupe de bois ou de fascines, d’entreprendre aucune culture sarclée annuelle (…), de pratiquer le brulis à quelque fin que ce soit. » [Article 11]

Mais les terrains ont été nettoyés, les arbres coupés, et les fondations préparées pour au moins 100 des nouvelles maisonnettes, et probablement plus.

Une pente à proximité de la zone protégée. Une personne ou un organisme
a protégé la partie gauche, indiquant qu'il est possible d'empêcher les constructions
sur les coteaux fragiles qu'environnent la capitale.

Photo: Evens Louis

Le directeur de l’OSAMH, l’agronome Monsieur Montus Michel, reconnait que son agence est faible. Elle accuse un manque de bras, de financement, et de force sur le terrain : « L’État ne peut pas intervenir [au Morne L’Hôpital] sans un accompagnement de la force publique. Et c’est inscrit dans le décret-loi. Quand l’OSAMH devrait intervenir sur le terrain, il devrait être accompagné de l’appareil judiciaire ».

Ceci n’est valable que sur papier, puisque ses agents travaillent seuls sur le terrain.

« Coté surveillance et contrôle des activités du Morne l’Hôpital, dans le cadre de la protection de l’écosystème, il y a une très grande faiblesse qu’accuse l’OSAMH, a-t-il admis. Mais, celle-ci est due à l’affaiblissement de l’autorité de l’État ».

Un des signes de cette faiblesse?

GOAL dit reconnaitre l’existence de la zone protégée et d’OSAMH, et dit avoir rencontré un agent.

« On a travaillé avec OSAMH tout au début du programme. C’est qu’ils nous ont donné des limites », souligne M. Fredly, mais, d’après sa collègue, il s’agissait d’un agent de terrain répondant au nom de Canez Dellande, ce que M. Michel de l’OSAMH a rejeté du revers de la main.

« GOAL ? », s’interroge-t-il. « C’est un pur mensonge. »

« Jamais on a délégué personne pour les accompagner. On ne peut envoyer un ingénieur pour faire les délimitations sans que l’ONG elle-même nous ait déjà donné un plan d’activité… Canez n’a pas cette mission, de rencontrer les représentants d’une ONG pour faire un travail au Morne l’Hôpital. C’est une relation d’institution à institution », rétorque le directeur d’OSAMH.

Mais, Michel a également reconnu que son agent ne l’a jamais mis au courant de son initiative.

Par ailleurs, il semble que l’ONG ACTED ait travaillé toute seule, puisque M. Michel déclare qu’il n’a jamais rencontré aucun représentant de cette institution.

Une autre institution d’État…

En plus de dire qu’elle a travaillé avec l’agent d’OSAMH, GOAL confie avoir également eu l’accompagnement de M. Pierre-Louis, président du Casec, qui est en fait un autre représentant de l’État.

« Nous avons construit 2 483 Shelters au total [dans la 6e section communale de Turgeau], d’après M. Pierre-Louis. Il y a un document pour tous les ‘shelters’ de GOAL, un document signé qui est là. C’est la même chose pour OIM et CORDAID » [deux autres organisations qui ont construit des T-Shelters à Turgeau].

 « Tous nos Shelters à Haut Turgeau ont été construits avec le permis du Casec », confirme Monsieur Derek Butler, de GOAL.

Et, selon MM. Butler et Pierre-Louis, tous les T-Shelters ont été construits là où il y avait déjà des maisons.

Mais les reportages d’AKJ ont révélé le contraire. Au moins une centaine des maisonnettes se trouvent dans les endroits où il n'y en avait pas.

Cependant, en rejetant les propos du journaliste, M. Pierre-Louis a utilisé comme excuse que ces abris « sont de toute façon temporaires. Ils doivent être déplacés ».

Mais cela semble peu probable.

Du provisoire au permanent

Partout dans le pays, dans toutes les zones affectées par le séisme, les bénéficiaires des T-Shelters sont en train de les convertir en maisons permanentes, avec des murs en bloc, des chambres en plus, et autres ajouts.

Questionnée sur ce phénomène, GOAL répond qu’elle en est pleinement consciente.

« Quand on construit un abri transitoire pour quelqu’un, il y a de fortes possibilités qu’il devienne permanent. On a vu que les individus les ont transformés », admet une représentante de GOAL jointe par téléphone à l’initiative de M. Pierre-Louis et AKJ. « Ainsi l’on se dit qu’on va voir comment on pourrait aider les individus à transformer leurs abris en sites permanents. »

Une famille dans le processus de transformer son T-Shelter GOAL
en maison permanente. La fondation a été préparé et les tiges de fer fragiles
indiquent où les murs seront érigés.
Photo: Evens Louis

Dans une interview avec AKJ, Mme. Franco d’ACTED dit à peu près la même chose.

M. Pierre-Louis ne le voyait pas d’un bon œil : « Nous avons signé ‘abri’, mais pas ‘maison’. On a un problème foncier. Le terrain n’appartient pas aux déplacés. On ne peut construire une maison permanente dans un endroit n’appartenant pas à vous. »

Où réside le pouvoir de protéger et de décider?

Dans le cas des T-Shelters se trouvant dans des espaces qui étaient verts au Morne l’Hôpital, il est clair que les deux instances de l’État – le président du Casec, M. Pierre-Louis, et l’agence OSAMH – ont failli à leur mission de respecter et de faire respecter les lois du pays et l’intérêt public.

Or, une autre instance détenant le pouvoir s’est impliquée dans l’élargissement du bidonville de Morne L’Hôpital.

Les T-Shelters de GOAL ont été construits avec l’argent du gouvernement Etats-Unisien, l’Office of U.S Foreign Disaster Assistance (OFDA) ou « Bureau pour les secours d’urgence en cas de catastrophe à l’étranger ». Parallèlement, et ironiquement, immédiatement après le séisme, une autre agence, l’USAID (U.S. Agency for International Development), a publié un document signalant l’occasion qu’offrait la catastrophe.

« Le Morne l’Hôpital bénéficie d’un statut protégé. Il est illégal d’ériger des constructions à cause des dangers liés à l’érosion et de l’importance qu’il a pour la source d’eau se trouvant dans la zone », note le document, tout en rappelant que l’OSAMH est un des partenaires de l’USAID.

« La période post-sismique nous offre une occasion sans précédent d’assurer le contrôle de Morne l’Hôpital, comme zone protégée légalement, et d’assurer qu’il n’y ait pas de nouvelles maisons sous les pentes fragiles », poursuit le document.

AKJ a demandé, sans succès une entrevue à USAID-Haïti pour tenter de comprendre le fait qu’une agence ait financé le déboisement du Morne l’Hôpital, pendant que l’autre suggérait une action contraire.

AKJ a par la suite communiqué avec leur superviseur à El Salvador, mais en vain.

M. Michel, de l’OSAMH, ne nie pas pour autant la responsabilité de l’État dans la bidonvilisation de nouveaux espaces, ainsi que dans la prolifération des maisons des plus nantis, car sur la pente du Morne l’Hôpital, il y a beaucoup de belles maisons se trouvant en zone protégée. Mais, l’agronome sent aussi que certaines des ONG son irresponsables.

Ce T-Shelter-devenu-magasin vend du charbon de bois. A-t-il été fait sur ​​le
Morne l'Hôpital? Le magasin s'appelle "Dieu est bon" mais dans ce cas, il semble
qu'ACTED a été « bonne », aussi.
Photo: Evens Louis

« Nous autres, nous ne pouvons pas empêcher que ces ONG fonctionnent à l’intérieur des deux milles hectares… Mais, les ONG devaient prendre connaissance de cette loi et venir composer avec l’OSAMH pour voir comment les choses devraient se faire » d’après Michel. « Parce que si nous acceptons que ces ONG viennent, en notre absence, augmenter les bidonvilles au Morne l’Hôpital, eh bien, ça ne ferait pas l’affaire du pays. »

Pour sa part, M. Pierre-Louis dit à AKJ, cyniquement : « la bidonvilisation de Port-au-Prince vienne de commencer ! »

« Le problème, c’est pas le bidonville, mais c’est quand les bidonvilles restent et demeurent pendant longtemps », a-t-il souligné. Pour Pierre-Louis, la bidonvilisation est « un processus d’urbanisation ».

 

Kettie Guerrier et Milo Milfort pour Ayiti Kale Je

Ce texte est réalisé avec le support du Fonds pour le journalisme d’investigation en Haïti 

Ayiti Kale Je est un partenariat établi entre AlterPresse, la Société pour l’Animation de la Communication Sociale (SAKS), le Réseau des Femmes Animatrices des Radios Communautaires Haïtiennes (REFRAKA) et les radios communautaires de l’Association des Médias Communautaires Haïtiens (AMEKA) et les étudiants du Laboratoire de Journalisme de la Faculté des Sciences Humaines de l'Université d'Etat d’Haïti.

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