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Wednesday
Aug142013

Interdiction de la styromousse : Un arrêté qui n'arrête rien

Port-au-Prince, HAITI, 13 août 2013 - Malgré la double interdiction – les 9 aout 2012 et 10 juillet 2013 – de l’importation et de l’utilisation de la vaisselle en polystyrène expansé ou styromousse (« styrofoam » en anglais), ces produits sont encore en circulation partout dans la capitale. De plus, il est possible de les acheter et de les vendre en gros et en détail, au vu et au su de tous.

La première interdiction, qui est entrée en vigueur le 1er octobre 2012, fait partie d’un arrêté qui a également prohibé l’utilisation de « sachets en polyéthylène noir », les sacs utilisés par la plupart des vendeurs dans les rues, ou « ti machann » (petite marchande), ainsi que dans les pépinières partout dans le pays.   

Le ministre de l’Environnement à l’époque, Ronald Toussaint, n’avait pas signé l’arrêté en 2012, qui avait été annoncé et même salué par différents médias et sites environnementaux comme un grand pas en avant pour Haïti.

« Vu mon expérience dans le domaine, je n’ai pas signé ce document parce que les parties prenantes, telles que les pollueurs, les importateurs et les commerçants, n’étaient pas impliqués dans l’élaboration de l’arrêté », explique l’ancien ministre Toussaint à Ayiti Kale Je (AKJ). « L’arrêté en tant qu’une manifestation de l’Etat présentait une approche très réductrice de la façon de traiter avec  les déchets en plastique. »

Un container où l’on vend des assiettes en styromousse dans
une rue de Pétion-Ville, le 6 août 2013.
Photo: AKJ / Marc Schindler Saint-Val

En dépit de l’échec évident de l’arrêté de 2012, le gouvernement de Michel Martelly et Laurent Lamothe vient d’adopter un nouvel arrêté libellé presque dans les mêmes termes.

« Interdiction de produire, d’importer, de commercialiser et d’utiliser, sous quelque forme que ce soit, des sacs en polyéthylène et objets en polystyrène expansés (PSE ou PS ou styrofoam) à usage alimentaire unique, tels que plateaux, barquettes, bouteilles, sachets, gobelets et assiettes », selon le journal gouvernemental Le Moniteur du 10 juillet 2013. 

« Dès l'entrée en vigueur dudit arrêté, soit à partir du 1er août 2013, tout arrivage de colis contenant ces objets sera confisqué par les autorités douanières et les propriétaires sanctionnés conformément aux dispositions du code douanier »,  lit-on dans l’arrêté.

En plus d'être de nature un peu démagogique – vu le fait que le premier décret fut complètement ignoré – le nouvel arrêté a également suscité la colère des industriels en République Dominicaine, qui sont les principaux fournisseurs des assiettes et gobelets en styromousse pour la nourriture à emporter.

Un paquet de 100 assiettes en styromousse venant de la République Dominicaine.
Photo : AKJ / Marc Schindler Saint-Val

Une mer de styromousse  

Si les dix derniers mois pourraient donner une indication, il y a peu de raisons de penser que le nouveau décret va y changer quoi que ce soit. Les rues de la zone métropolitaine sont submergées de styromousse. N’importe quel passant, policier ou fonctionnaire de l’Etat, peut se rendre compte de l’utilisation de ces produits tout blancs ainsi que de sacs noirs illégaux en plastique déversés un peu partout.

Port-au-Prince est drainé par une série de grands canaux à ciel ouvert qui se jettent dans la mer des Caraïbes. Les égouts et les canaux d’évacuation sont encombrés de ces produits fabriqués de matières qui prennent des centaines d'années à se biodégrader.

L'un des nombreux canaux de drainage dans la région métropolitaine
de Port-au-Prince. La plupart se déversent dans la mer des Caraïbes
après avoir traversé les quartiers pauvres, comme celui-ci  à Cité Soleil,

où des matières fécales humaines et animales, les déchets styromousse
et autres, inondent régulièrement la zone après des averses.

Photo : AKJ / Marc Schindler Saint-Val

Les déchets plastiques produisent des effets catastrophiques sur l’environnement immédiat. En plus de bloquer les drains et provoquer des inondations, ces déchets, une fois emportés par les eaux de pluie, finissent par se jeter dans la mer.

« Les déchets plastiques, selon moi, sont une source de nuisance, » affirme Toussaint.  « Ils sont une nuisance par rapport au problème d’insalubrité et de santé publique qu’ils posent. Ils sont aussi une nuisance par rapport au dommage causé à l’écosystème côtier et marin. »

L’incapacité des autorités à développer des stratégies efficaces de gestion de ces déchets incite certains citoyens à tenter de résoudre le problème eux-mêmes en ayant recours à l’incinération. Parlant à AlterPresse en 2003, le responsable de la Fédération des Amis de la Nature a souligné la toxicité du plastique.

« Le plastique est un produit synthétique constitué d’éléments chimiques tels l’oxygène, l’hydrogène, le nitrogène et le carbone. L’incinération ou la combustion du plastique a de graves conséquences sur la nature. La fumée issue de la combustion du plastique est très toxique », a indiqué Pierre Chauvet Fils le 12 juin 2003.

Facile à voir et à acheter

Malgré leurs dangers, et en dépit des deux décrets, on trouve les produits en styromousse partout.  

Une enquête menée par AKJ au centre-ville de Port-au-Prince et dans la commune de Pétion-ville en mai et juin a révélé que presque tous les vendeurs de nourriture ambulants utilisent ces produits interdits. Au centre-ville, dans quatre rues observées, 28 vendeurs sur 28 – 100 pour cent – utilisent des assiettes et des gobelets en polystyrène expansé.

Un repas typique des rues à Pétion-Ville en Haïti, le 25 juillet 2013. 
Photo : AKJ / Marc Schindler Saint-Val

Dans six rues de Pétion-ville, 20 vendeurs sur 26 – 77 pour cent – utilisent des assiettes en styromousse. Une visite la semaine dernière a révélé que rien n'avait changé. Presque tous les vendeurs les utilisent encore.

Lors d’une visite dans deux restaurants très fréquentés à Pétion-ville – le Contigo Bar Resto Club et Mac Epi – AKJ a constaté qu’eux aussi utilisaient des produits en styromouse, avant et après le 1er août.  

La majorité, et peut-être, tous les restaurants de la chaine populaire Epi d'Or, appartenant à Thierry Attié, utilisent des assiettes en styromousse pour la vente des plats à consommer sur place ou à emporter. (AKJ n'était pas en mesure de vérifier tous les restaurants listés sur le site d'Epi d'Or). Sur son site d'internet, Epi d'Or écrit qu'il opère « dans le strict respect des lois et de l'intérêt général. »

La chaine de restaurants Epi d’Or, utilise les assiettes en styrofoam
qui sont illégales pour servir les plats à emporter et, dans certains
de ces restaurants, pour les plats à consommer sur place.

Photo : AKJ / Marc Schindler Saint-Val

Quand on lui a demandé pourquoi la chaîne utilise toujours des produits illégaux depuis plus de dix mois, Attié a répondu par courriel que ses points de vente n’avaient remplacé que les tasses. (Cependant, le même jour, AKJ était témoin de l'utilisation de styromousse au restaurant Epi d’Or à Pétion-ville).

« Nous sommes en train de nous débarrasser de tous les produits en styromousse », écrit Attié dans son courriel « Mon bureau est plein d'échantillons provenant de partout mais je n'ai pas encore trouvé une alternative au styromousse qui  convienne à mes bas prix. »

Il n'est pas difficile d'acheter ces articles en gros, non plus. Sur 11 magasins ou baraques de produits alimentaires visités à Pétion-ville en juin et juillet, dix vendaient visiblement les produits interdits. Le 5 août, cinq jours après qu’il soit devenu illégal de nouveau, de vendre ou d'utiliser les « plateaux, barquettes, bouteilles, sachets, gobelets et assiettes » en styromousse, ces produits  étaient en vente presque partout où on les avait vus plus tôt cet été.

Parlant en juin à AKJ, un commerçant a indiqué que personne n’a vraiment prêté attention au premier arrêté.      

 « La mesure d’interdiction n’avait pas été appliquée. On en a été informé par la radio », déclare ce commerçant alors qu’il travaillait dans son magasin à la rue Rigaud. (Le journaliste d’AKJ n’a pas révélé son identité et a fait semblant d’être un client. Il n’a pas demandé à la plupart de ces gens d’affaire de révéler leur identité. Néanmoins, AKJ a gardé méticuleusement un dossier de chaque magasin visité).

Une livraison à Pétionville. Photo : AKJ / Marc Schindler Saint-Val

Une commerçante qui surveillait une équipe déchargeant un camion de marchandises à son magasin de la rue Rigaud a informé AKJ –  de même qu’au moins deux autres commerçants interrogés – qu’elle achète à la des produits en styromousse à la SHODECOSA, l’un des parcs industriels hébergeant des usines d’assemblage et qui reçoit des livraisons régulières venant de la République Dominicaine dans de gros conteneurs.

SHODECOSA (Superior Housing Development Corporation S.A.) est le plus grand parc industriel privé en Haïti. Il appartient au Groupe WIN, le conglomérat appartenant à la famille Mevs, qui a aussi des intérêts dans le transport maritime, les industries d'assemblage, et l'éthanol. WIN gère également le plus grand port privé du pays, TEVASA, dans la zone de Varreux de Cité Soleil.

« Depuis l’arrivée de Lamothe comme premier ministre, j’ai cessé de me rendre à la frontière haïtiano-dominicaine parce que ce sont seulement les bourgeois possédant des conteneurs qui sont autorisés à traverser la frontière avec des marchandises », d’après la commerçante.

Un commerçant de la Rue Geffard rapporte qu’il achète le « paquet » contenant  200 assiettes en styromousse à 575 gourdes (13.37 $US). Il le revend à 650 gourdes (15.12 $US).

« Il n’est pas facile d’importer les assiettes », dit-il.  Il faut vraiment jouer des coudes pour arriver à se les procurer à un prix exorbitant. »

Un autre grossiste à la rue Rigaud, rapporte qu’il s’approvisionne à la SHODECOSA et achète également les assiettes en styromousse par conteneur à Elias Pinas et Malpasse. 

AKJ ne s’est pas entretenu avec le Groupe WIN au sujet de ces allégations. Cependant, le fait que différents magasins à Pétion-Ville ont rapporté de façon concordante la source de leurs produits (à la SHODECOSA) indique que durant les dix mois correspondant au premier décret, et peut-être jusqu’à présent, il se vendait des assiettes, des tasses et autres objets en styromousse quelque part à l'intérieur du parc.

Nouvel arrêté, nouvelle colère        

Le nouvel arrêté interdisant les produits plastiques et en styromousse a soulevé la colère de nombreux industriels en République Dominicaine.  

Il est venu juste quelques semaines après que le gouvernement haïtien a annoncé, le 6 juin 2013, l’interdiction de l’importation de certains produits dominicains, prétendument pour éviter la contamination de la population haïtienne par la grippe aviaire (H5N1). Les autorités dominicaines ont maintenu qu'il n'y a pas de grippe aviaire dans leur pays, seulement l’influenza A (H1N1). Des poulets et des œufs dominicains ont été bloquées pendant plus d'un mois, mais semblent désormais traverser la frontière sans problème. Une grande partie de poulets et d’œufs consommés en Haïti proviennent de sa voisine [Voir AKJ Dossier 24].  

Immédiatement après l'annonce de l’arrêté anti-styromousse et anti-plastique, l’Association des industries de la République Dominicaine (AIRD) a appelé son gouvernement à défendre les intérêts nationaux. Un récent article du journal dominicain Listin Diario rapporte que le gouvernement place la valeur des exportations de matières plastiques vers Haïti à 67.3 millions $US par an.  

Un paquet de 200 assiettes en styromousse venant de la République Dominicaine.
L'étiquette indique qu'elles sont « oxobiodégradable ». Les plastiques oxobiodégradables
se décomposent beaucoup plus vite que celles dites classiques.
Photo : AKJ / Marc Schindler Saint-Val

« Nous croyons que les mesures prises par Haïti s’écartent du comportement normal des deux pays engagés dans le commerce, et que de tels actes devraient être fondés sur des raisons solides et acceptables au niveau international », dit Ligia Bonetti, présidente de l’AIRD, dans une note à la presse.

De nombreuses autres associations d'affaires dominicaines ont aussi dénoncé l’arrêté.

Cité dans Listin Diario, Sandy Filpo, président de l'Association des Entrepreneurs et des Industriels de Santiago (Asociación de Comerciantes e Industriales de Santiago) note que les produits dominicains sont fabriqués suivant les normes internationales.

« Il est clair que [nos produits] ne contiennent pas de substances nuisibles à la santé de la façon dont le prétend Haïti », dit-il. « Tout cela est une excuse pour tenter de justifier ce qu’ils font contre notre pays. »

L’Association dominicaine des exportateurs dit que les produits dominicains en plastique sont exportés vers plus de 70 pays.

Un arrêté pour produits en plastique vs. une politique rigide

Dans le deuxième arrêté, l’exécutif avait promis que « les dispositions nécessaires seront prises par le Ministère de l’Économie et des Finances en vue de faciliter l’importation d’intrants, de récipients et produits en papier ou carton 100% biodégradable tels que les sachets et sacs à base de fibre, de sisal ou de pite. »

Jusqu’à date, aucune « disposition » a été annoncée.

Dans un récent article du Nouvelliste, le ministre de l'Environnement Jean-François Thomas a dit que : « L'application de l'arrêté va être graduelle, ordonnée et rigoureuse. »

Jusqu’à date aucune disposition légale n’a été annoncée, sauf que le gouvernement commence à saisir les marchandises des grossistes dans le quartier pauvre de Marché Salomon; alors que, les restaurants et les vendeurs ambulants continuent d'utiliser leurs gobelets et assiettes en styromousse, qui, éventuellement finiront dans les ravins et canaux.

Tout comme la loi interdisant l'abattage des arbres (des tas de planches provenant de la coupe des arbres haïtiens sont en vente dans les rues dans tout le pays), il semble que le nouvel arrêté est destiné à être ignoré.

Cette année a été officiellement baptisée « année de l'environnement » par le gouvernement Martelly. Mais, Haïti est aussi « ouverte aux affaires », ce qui signifie en général, des tarifs bas ou inexistants, et des frontières ouvertes, au moins pour les marchandises.

  

 

Thursday
Aug012013

Des organisations haïtiennes se méfient d’une nouvelle loi minière « attrayante »

Port-au-Prince, HAÏTI, 1 août 2013 – Pendant que le gouvernement haïtien s’empresse de préparer « une loi attrayante qui doit attirer des investisseurs », des organisations communautaires de base se mobilisent et forment des réseaux de résistance à l’exploitation minière.

Dans le nord du pays, un tiers du territoire est déjà livré à des recherches, explorations ou licences d’exploitation à des entreprises étrangères. Près de 2,400 km2 ont été attribués à des firmes haïtiennes servant de paravent à des intérêts étatsuniens et canadiens. Certains estiment que la richesse minière d’Haïti – principalement de l’or, du cuivre et de l’argent – pourrait valoir autant que 20 milliards de $US.

La livraison de permis à huis clos sans contrôle indépendant ou communautaire a soulevé la colère de plusieurs personnes en Haïti qui craignent que le gouvernement soit en train d’ouvrir le pays à un pillage systématique.           

Cependant, le chef de l'agence minière gouvernementale ne semble pas préoccupé pour autant. Bien au contraire il a dit à Ayiti Kale Je (AKJ) qu’Haïti doit se faire plus « attrayante » à de potentiels investisseurs.

« Nous avons besoin d’une loi minière qui soit attrayante. Une loi minière qui attire les investisseurs. C’est ce dont nous avons besoin », affirme Ludner Remarais, directeur du Bureau des mines et de l’énergie (BME), dans une entrevue à AKJ.

La loi actuelle est dépassée, d'après Remarais.

La « ruée vers l'or » en Haïti est en cours depuis ces cinq dernières années ou à peu près, puisque le prix de l'or et d'autres minéraux a augmenté. Jusqu'à l'année dernière, le gouvernement et les entreprises concluent des transactions à huis clos.

Après qu’une enquête ait révélé que 15 pour cent du pays étaient sous contrat, le 20 février 2013, le Sénat haïtien a adopté une résolution demandant que cessent toutes les activités afin de permettre un débat national et de procéder à des analyses de tous les contrats. Selon le BME, toutes les activités minières sont actuellement suspendues

« La commission parlementaire a voté une résolution », note Remarais. « Nous respectons scrupuleusement la décision », mais, a-t-il ajouté, la résolution n'annule pas les droits déjà acquis.

Mobilisations dans les régions riches en or

Les organisations paysannes, des droits humains, de la souveraineté alimentaire et de l'environnement sont préoccupées par les effets désastreux que l'industrie minière pourrait avoir sur la qualité de l'eau, les terres agricoles et sur les régions concernées en général. 

Tèt Kole Ti Peyizan Ayisyen (« Petits paysans travaillant ensemble »), les Défenseurs des opprimés (DOP), le Mouvement démocratique populaire, la Plateforme des organisations de défense des Droits humains, la Plateforme haïtienne de Plaidoyer pour un développement alternatif, et l’organisation ouvrière Batay Ouvriye ont formé le Collectif contre l'Exploitation Minière. Le réseau aide les associations locales au moyen de séances d'information et de sensibilisation.

Le 5 juillet, plus de 200 agriculteurs de la région autour du gisement de Grand Bois – à environ 11 kilomètres au sud de Limbé, dans le département du Nord – se sont réunis à Machabiel pour discuter de l'exploitation minière et de leur avenir. Dans une église et sous chaleur étouffante, ils ont discuté de leurs tracas pendant trois heures.

Les participants à la réunion du 5 juillet 2013 discutent de leur avenir dans
une église près de Grand Bois
. Source : AKJ / Lafontaine Orvild

« Quand quelqu'un parle d'exploitation minière, notre histoire nous fait penser à l'esclavage, l’accaparement de nos terres agricoles », dit Willy Pierre, professeur en sciences sociales d'une école toute proche. « Nous risquons de perdre nos champs fertiles. Nous serons chassés de nos terres. irons-nous vivre? »

Le gisement de Grand Bois est riche en or et en cuivre, selon les tests effectués par la société minière canadienne Eurasian Minerals. Eurasien détient la licence délivrée par le BME à sa filiale haïtienne, la Société Minière Citadelle SA, qui travaille avec la firme haïtienne Ayiti Gold.

Une carte du projet de Grand Bois (2011). Source: Eurasian

En juin, des inconnus ont fait irruption dans le bureau de Ayiti Gold qu’ils ont saccagé, à Camp Coq, près du gisement.

Lors de la réunion du 5 juillet dernier, beaucoup de gens ont dit qu'ils étaient nerveux. La perspective de mines d'or à ciel ouvert leur a rappelé les centaines de milliers, ou peut-être des millions de personnes autochtones mortes dans les mines d'or espagnoles ou de maladies apportées par les Espagnols au 16e siècle.

« L’exploitation minière devrait être une leçon pour chacun de nous. Ce ne sont pas seulement nous autres qui sommes autour du gisement qui périrons, c’est le pays tout entier qui sera englouti ! », prévient Jean Vilmé, agriculteur de Bogé, une habitation de Grand Bois.

Emmanuel Dalès, membre de Batay Ouvriye fustige : « Prenons l’engagement de dire ‘non à l’exploitation minière ! Oui à la vie !’ ».

Deux semaines plus tôt, 50 membres de diverses organisations locales et nationales se sont réunis à Jean Rabel, une ville appauvrie du département du Nord-Ouest où les infrastructures routières sont déficientes, et où les hôpitaux et systèmes d’adduction d’eau potable sont inexistants. Ils ont regardé une vidéo sur l’exploitation minière en Haïti et après avoir soulevé un débat autour du sujet, ils ont discuté des étapes à venir.

Plus tôt ce mois, 60 représentants des associations du Collectif contre l’exploitation minière ont organisé à Montrouis, au nord-ouest de Port-au-Prince, une journée de réflexion afin de planifier les stratégies principales de leur mobilisation. Les préoccupent particulièrement la protection des nappes phréatiques, la souveraineté alimentaire, la protection des terres agricoles, la biodiversité, la santé et les titres fonciers.

Clébert Duval, membre de Tèt Kole de Port-de-Paix, a fait remarquer que l'Etat qui travaille en faveur de son peuple pourrait utiliser les ressources minérales en vue de « changer les conditions de vie des masses populaires, les paysans, les personnes vulnérables, et pourrait donner à ce pays un nouveau visage. »   

Toutefois, il ajoute : « Si l'Etat est un prédateur qui travaille pour les multinationales, pour le système capitaliste qui, depuis qu'il est en crise,  accapare les richesses des pays pauvres pour contrer la crise, alors l'Etat encouragera toujours l'exploitation minière. Mais tout l'argent qui devrait aller au peuple ira aux entreprises étrangères, sauf quelques miettes pour les gars locaux qui servent d'intermédiaires. Les sociétés minières auront pour elles toutes les richesses, tout comme ils ont fait dans le passé. »

Beaucoup de personnes ont rejeté les arguments des fonctionnaires à savoir que le secteur minier est important pour le développement et l'économie du pays.  

« En 2012, certaines compagnies ont fait de la prospection. Ils ont pris des échantillons de roches et de sol. Chaque travailleur embauché était payé entre 200 et 250 gourdes (US $ 4,65 - US $ 5.81) par jour », rapporte Vernicia Phillus, membre de la coordination féminine de Tèt Kole à Baie de Henne.

« Nous autres à Baie de Henne sommes contre toute exploitation éventuelle parce que nous n'allons pas en profiter du tout. Elle aura des répercussions néfastes qui détruiront nos terres fertiles, nos arbres fruitiers et elle assèchera nos nappes phréatiques ». 

Le Gouvernement et la Banque mondiale organisent aussi   

Pour accomplir ce que le directeur du BME a appelé « des bonds en avant » avec son plan visant à encourager les entreprises minières étrangères, le gouvernement haïtien ainsi que la Banque mondiale ont organisé un « Forum sur les mines » le 3 et 4 juin 2013 qui avait pour objectif de « développer le secteur minier d'une manière qui le rende un moteur pour le décollage économique du pays ». Certains médias haïtiens ont louangé l'événement.

L’un de ses principaux objectifs était d'esquisser les contours d'un nouveau code minier pour le pays, même si, en mai, la banque avait annoncé qu'elle travaillait déjà sur une nouvelle formulation de la loi.

La couverture médiatique haïtienne a négligé cette question de calendrier, et aussi n’a pas noté que le fait que la participation de la Banque mondiale à cette tâche semble relever d’un conflit d'intérêt.

En 2010, la Société financière internationale (SFI), une branche de la Banque, a investi environ 5 millions $US dans les opérations de Eurasian Minerals en Haïti, recevant en échange des actions de la société Eurasian. Ainsi, la Banque contribue à écrire une loi qui va la réglementer et protéger Haïti.

La Banque mondiale est souvent critiquée par des organisations comme Mining Watch Canada, Earthworks et autres pour son laxisme en ce qui concerne la protection des pays pauvres, et pour son rôle dans la « continuation du colonialisme » en Afrique, en Asie et en Amérique Latine à travers des prêts de sommes importantes aux sociétés minières.

En mars de cette année, le représentant du gouvernement étatsunien auprès de la Banque mondiale s’est abstenu lors d'un veto d’approbation d’un prêt de 12 milliards de $US pour une opération d'exploitation minière dans le désert de Gobi, invoquant des préoccupations quant aux impacts négatifs potentiels sur l'environnement. Les prêts ont été approuvés de toute façon, selon Inter Press Service.

Au cours du forum des 3 et 4 juin, des responsables haïtiens ont dit que la nouvelle loi minière devrait « permettre la transparence des contrats. » Et, selon l'Associated Press, lors de cette conférence, le Premier Ministre Laurent Lamothe a déclaré que son gouvernement travaillait avec des « experts compétents qui ont les intérêts nationaux à cœur. »

Mais, la Banque est actionnaire dans Eurasian. En plus, la majorité des intervenants à la conférence provenaient de compagnies et institutions étrangères. Les parlementaires, les élus officiels locaux, les géologues et des chercheurs indépendants, les représentants des populations des zones concernées et les organisations communautaires de base n’ont pu faire entendre leurs voix.

La mine à ciel ouvert Yanacocha (d’environ 250 kilomètres carrés) au Pérou. La SFI
de la Banque mondiale est l’un des investisseurs.
Source : Elbuenminero

Le BME avance malgré le fait que ce « forum » ressemblait plus à une réunion d’un « club d'initiés ». 

« Nous avons une loi minière qui nous empêche de faire un bond en avant », affirme Remarais sans hésitation, quelques jours après la rencontre. « Le gouvernement haïtien à travers le forum a pris la décision de refondre la loi minière. C’est ce qui se fait actuellement ».

(Il faut se rappeler que la Banque a déjà annoncé qu'elle avait commencé à récrire la loi avant même le déroulement de la conférence.)

Interrogé à propos d’une éventuelle loi qui sera « attrayante » et capable « d’attirer des investisseurs », le directeur exécutif de DOP, membre du Collectif, se dit préoccupé.

« Une loi minière ‘attrayante’ ouvrira le pays au business », écrit l’avocat Patrice Flovilus dans un courriel le 14 juillet 2013, faisant référence au slogan du gouvernement « Haïti - Open for Business » (« Haïti Ouverte aux affaires »).

« Business, sans penser aux effets délétères sur la vie communautaire, sur l’environnement qui se détériore déjà à un rythme inquiétant », ajoute-t-il.

Dans une note le 22 juillet 2013, le Collectif a écrit ce qui suit: « Nous voulons une véritable loi nationale et des conventions internationales qui protègent la vie, l’eau, la terre, et l’environnement, et qui bannissent l’exploitation des mines qui apportera avec elle la pollution, la destruction, la contamination et plus de faim. »

Voir aussi Dossier #18 et Dossier #27

Friday
Jul262013

Ayiti Kale Je à la tête d'une action de solidarité pour Bradley Manning

Port-au-Prince, HAITI, 26 juillet 2013 –  Par la signature d’une pétition et la production de vidéo, plusieurs dizaines de journalistes et universitaires haïtiens apportent leur soutien à l’ex-soldat Bradley Manning, actuellement devant une cour martiale américaine, où il est accusé pour la fuite de milliers de documents « classifiés » à l’organisation Wikileaks et de « collusion avec l'ennemi ».

« Nous soutenons Bradley Manning », est le titre de cette pétition de plus de 50 signatures soumises au groupe de solidarité « Support Bradley Manning » ­http://www.bradleymanning.org/.  Outre cette pétition, Ayiti Kale Je, le partenariat de journalisme d'enquête sur la reconstruction d’Haïti ayant organisé ce mouvement de solidarité, a aussi réalisé une vidéo de trois minutes avec deux versions : une, en créole haïtien et une avec des sous-titres en anglais.

Cette vidéo est composée d’interviews faites avec des personnalités du monde médiatique entre autres autour du procès actuellement en cours, sur l’existence de Wikileaks et sur l’importance de l’accès à l’information et de la transparence dans une société démocratique.

« Nous sommes pour la vérité. Nous réclamons du gouvernement américain de la transparence et… pour protester contre toute forme d’occupation Etats-Unienne », lit-on dans le papier contextualisant la pétition. La vidéo est  postée en ligne sur le site Youtube d’Ayiti Kale Je – http://www.youtube.com/user/AyitiKaleJe – et est également distribuée dans certaines stations de télévision de Port-au-Prince.

Dans la vidéo, le Professeur Ary Régis, directeur de la Section de Communication Sociale à la Faculté des Sciences Humaines  de l’Université d’Etat d’Haïti, se demande: « S’il y a cette réaction par rapport à WikiLeaks, en particulier par rapport à Bradley Manning… Je me demande, est-ce qu’on peut parler d’existence d’une société [américaine] véritablement basée sur la démocratie, comme ils veulent le claironner ou l’imposer ? »


Aux Etats-Unis et ailleurs, de nombreux journalistes, des artistes et des intellectuels se sont prononcés en faveur de Manning et contre le procès, en signant des pétitions, en intervenant dans les médias et ce, surtout avec leur participation à des événements publics.

Ce 25 juillet 2013, Alice Walker, Daniel Ellsberg, Russell Brand, Noam Chomsky, Joan Baez, Graham Nash et des centaines d'autres ont signé une annonce d’une page  dans le New York Times intitulé « We are Bradley Manning ».

Amnesty International récemment s’est prononcé sur le procès.  Selon l’organisation : « L'accusation de ‘collusion avec aide à l'ennemi’ est ridicule », lit-on dans une dépêche datée du 18 juillet 2013 - http://www.amnesty.org/fr/node/41203

Manning a envoyé plus de 700.000 dossiers secrets au site anti-secret WikiLeaks. Il était un analyste du renseignement en Irak à l’époque. Manning a plaidé « coupable » à 10 des 22 chefs d'accusation.

La revue étatsunienne The Nation et le journal Haïti Liberté ont utilisé les documents pour exposer les interventions de l’ambassade américaine dans les affaires politiques haïtiennes.

Depuis plusieurs mois, trois lanceurs d’alertes qui sont Bradley Manning, Julian Assange de Wikileaks et Edward Snowden ex-employé de l’Agence de sécurité nationale (Etats-Unis) se trouvent dans la ligne de mire de Washington pour avoir divulgué des informations.

 

Wednesday
Jul242013

La lutte contre le choléra : « Dans la merde »? 

Port-au-Prince, Haïti, 24 juillet 2013 – À cause du manque de financement pour un plan visant l’éradication du choléra dans 10 ans, la maladie pourrait rester endémique en Haïti pendant longtemps. 

La bactérie se transmet principalement par les aliments, l’eau et les matières fécales contaminées. L’un des aspects essentiels du « Plan d’élimination du choléra en Haïti », avec un budget de 2.2 milliards $US, est le financement pour des systèmes d’assainissement au niveau national.

La majorité des Haïtiens – à peu près 8 millions d’individus – n’ont pas accès à un système sanitaire hygiénique. Ils défèquent en plein air, sur les terrains vides, dans les ravines et aux abords des rivières. La région de la capitale produit plus de 900 tonnes d'excréments humains chaque jour, selon UNOPS (United Nations Office for Project Services).

« Haïti est le seul pays dans le monde entier dont la couverture d'assainissement chute pendant la dernière décennie », d'après Dr. Rishi Rattan, un membre de Physicians for Haiti (Médecins pour Haïti), une association de médecins et d’autres professionnels de santé basés principalement à Boston et qui travaillent de concert avec Zanmi Lasante et autres institutions en Haïti.

Un porc se nourrit au milieu de plastiquse, de déchets organiques et d'excréments humains dans l'un des canaux de Cité Soleil. Photo: AKJ / Marc Schindler Saint Val

« Avant le tremblement de terre et l’épidémie de choléra, la diarrhée était la cause des décès, en particulier, des enfants de moins de cinq ans, et la deuxième cause des décès globalement. Étant donné que le choléra est une bactérie transportée par l'eau, et due au manque d’accès à l’eau potable, il est fort probable que celui-ci devienne endémique s’il n’y a pas un financement intégral des entités telles l’ONU pour le plan d’éradication de l’épidémie », remarque le docteur Rattan dans un courriel à Ayiti Kale Je (AKJ).

A l’arrivée du choléra en octobre 2010, par l’intermédiaire d’un soldat de la Mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH), l’épidémie s’est répandue rapidement. A date, plus de 600,000 individus sont déjà infectés et au moins 8,190 autres ont trouvé la mort, d’après un rapport du gouvernement daté du 21 juillet 2013. Près de 3000 personnes sont infectées chaque mois.

Dans les provinces, le taux de mortalité est encore à la hausse. Plus de 4 pour cent des personnes infectées meurent à cause d’une déficience des centres de traitement de choléra aujourd’hui. Si en janvier 2011 le pays disposait de 285 centres, en 2013, ils ne sont que 28 parce qu’il y a un manque de financement et la majorité des acteurs qui opéraient dans le secteur se sont retirés.

Pire ? L’un des deux grands centres de traitement d’excrétas post-séisme est aujourd’hui fermé.

La connexion choléra-excréments

Elaboré avec l’Organisation panaméricaine pour la santé (PAHO), les gouvernements américain et haïtien, et l’UNICEF, et publié depuis novembre 2012, le plan contre le cholera s’accentue, entre autres, sur l’excrétât humain. Il vise à s’assurer qu’en 2022, « 90 % de la population a accès et utilise une installation sanitaire fonctionnelle », et à l’échéance, « 100 % des excrétas vidangés soient traités avant déversement dans le milieu naturel ».

Le volet assainissement à lui seul coutera plus de 467 millions $US.

« A travers les chiffres disponibles, on est en dessous de 30 pour cent de ce qu’on appelle assainissement de base à travers tout le pays », indique Edwidge Petit, responsable d’assainissement de l’agence gouvernementale, la Direction nationale de l’eau potable et de l’assainissement (DINEPA). « Alors que les pays voisins d’Haïti ont 92 et 98 pour cent de couverture. » 

Selon les constats de la DINEPA, à peu près la moitié des ménages des campagnes haïtiennes sont dépourvues de latrine ou d’autres installations sanitaires. Pour les milieux urbains le taux se situe autour de 10 à 20 pour cent. Ainsi, les canaux, les rivières, les ravines ou n’importe quel espace vide servent de lieux d’aisances.

Dans un quartier de Cité-Soleil, un bidonville qui fait partie de la zone métropolitaine, certains membres de la population satisfont encore leurs besoins physiologiques à même le sol.

« En ce qui concerne les latrines, nous avons l’habitude de nous rendre  dans celle qui est à côté, tu vois ce que je veux dire ? Autrement dit dans les buissons qui sont là », témoigne sans détour le riverain Wisly Bellevue, indiquant un espace non loin.

« Quand les enfants éprouvent le besoin d’aller à la selle, nous les plaçons sur le petit pot. Nous mettons de l’eau dans le petit pot et une fois fini nous allons tout déverser dans les buissons », admet-il.

Un homme traverse un pont sur l'un des canaux de déchets de Cité Soleil
qui mènent à la Baie de Port-au-Prince.
Photo: AKJ / Marc Schindler Saint Val

Un autre système familier aux habitants de la région de Port-au-Prince et des villes de province consiste en des latrines qu’on doit vider de temps à autres : des toilettes temporaires qui se trouvaient dans plusieurs centaines de camps pour les déplacés du séisme ainsi que les fosses septiques de gros bâtiments et des institutions de la zone métropolitaine.

Pour les grandes institutions avec des systèmes septiques, ce sont des camions travaillant pour l’Etat, l’UNICEF, d’autres agences, ou pour des compagnies privées qui vident leurs fosses septiques. Entre 2010 et 2011, par exemple, les agences humanitaires se chargeaient de cette tâche en s’occupant des toilettes mobiles qui étaient dans les camps pour les déplacés.

Ceux qui ne peuvent pas se payer le luxe des compagnies pourvues de camions ont recours à un service plus économique : ce que l’on appelle en Haïti les « bayakou », les vidangeurs de fosses qui opèrent à la main. 

Ces derniers fonctionnent surtout la nuit. En général, les bayakou de la région métropolitaine ne transportent pas les excréments tirés jusqu’aux nouveaux centres de traitement de la DINEPA. Ainsi, ce sont les cours d’eau, les canaux et les ravines qui en paient les frais. Il arrive souvent qu’ils déversent les déchets humains à même le sol quand le lever du soleil les surprend.  Car, ils ne veulent pas être identifiés par les membres de la population.

Avant l’épidémie de choléra, les bayakou et mêmes les camions se déchargeaient de leur contenu dans les ravines qui drainent les eaux pluvieuses vers la mer. Depuis l’apparition de la maladie, les autorités s’efforcent de convaincre les compagnies ainsi que les bayakou à vider leurs cargaisons dans des endroits convenables aux fins de ne pas mettre en danger la vie des individus.

Vers la fin de l’année 2010, la DINEPA et l’UNICEF ont aménagé un trou géant à la décharge de Truitier, au nord de la capitale pour vidanger toutes les matières qui provenaient des toilettes portatives des camps de déplacés et pour tous les autres acteurs. A l’époque, un représentant de la DINEPA a confié à AKJ que la grosse piscine d’excrétas était « le début d’une forme de gestion des excréments ».

Des avancées, des défis

De octobre 2010 à aujourd’hui la DINEPA et ses partenaires ont fait des avancées considérables dans le domaine de l’assainissement. Avec l’appui du gouvernement espagnol, de l’UNICEF et d’autres acteurs, la DINEPA est arrivée à construire deux centres de traitements pour les « eaux noires » (la matière fécale avec l’urine) de la région métropolitaine.

Des camions en train de  vider de l’ « eau noire » au Centre de traitement
d’excrétas de DINEPA à Morne à Cabri. Cette photo a été prise après
l'ouverture du site, à la fin de 2011.
Source: DINEPA

L'un des trois bassins de traitement de l’ « eau noire » au Centre de traitement d’excrétas
de DINEPA à Morne à Cabri. Cette photo a été prise après l'ouverture du site, à la fin de 2011.

Source: DINEPA

L’agence pense construire 22 autres. Le coût total serait de 159 millions $US. Jusqu’à aujourd’hui, elle a débuté trois: à Morne Saint-Marc, aux Cayes dans le sud et à Limonade dans le nord.

Le centre de traitement d’excrétas de Morne à Cabri, inauguré en septembre 2011 et qui a couté 2.5 millions $US, est impressionnant. La nouvelle installation « possède une capacité de traiter 500 mètres cube d’excrétas par jour, soit l’équivalent de ce que produirait 500 mille personnes », d’après DINEPA.

Cependant, il y a déjà un hic.

Aujourd’hui le centre est fermé. Les excréments n’arrivent pas. Les portes sont verrouillées. Le manque de financement est une des raisons évoquées. Les frais des entreprises de camionnage d’excréments privés ne génèrent pas assez de revenus.

En plus, après le retrait, faute de financement, des agences humanitaires qui assuraient la gestion des camps, les livraisons des contenus des toilettes portatives faisient problème.

« On est passé de 10 à 20 pour cent de détritus dans les récipients à 70 à 80 pour cent », explique Petit. « La station n’était pas conçue pour des détritus. Elle devrait traiter de l’eau et de la matière fécale. Nos bassins étaient devenus collapsés, bloqués avec ces détritus. »

Des latrines dans le camp de Pax Villa, situé à Tabarre dans la région métropolitaine,
le 23 juillet 2013.
Photo: AKJ / Marc Schindler Saint Val

En dépit du manque de financement, la DINEPA compte remettre le centre en marche.

« Nous allons utiliser les matériels que l’Etat peut mettre à notre disposition. Si nous les trouvons, 40 à 50 mille $US devrait nous permettre de faire le nettoyage », confie-t-elle.

Certes, l’autre centre fonctionne, mais pas sans difficulté. L’énigme est le suivant : comment  convaincre tous les acteurs pour les porter à y amener leurs cargaisons ?

Et même quand les vœux de la DINEPA seraient exaucés, le problème de financement se fera toujours sentir. Les compagnies privées peuvent assurément payer, mais rien n’est certain pour les bayakou. C’est peut-être pourquoi les observateurs témoignent qu’ils continueront à déverser les matières fécales dans les cours d’eau, les canaux et les ravines.

Frantz François est responsable d’assainissement et de jardinage pour un centre communautaire de Cité-Soleil.

« Les vidangeurs qui opèrent manuellement, le font mal… au moment même où nous parlons tu peux arpenter les abords du canal, tu verras qu’il est propre. Le lendemain, cela pue. Ils vident la matière tirée dans les fosses n’importe où », remarque-t-il.

Un autre aspect du plan pour la lutte contre le choléra consiste en organisant des campagnes d’éducation au niveau national sur les comportements à adopter afin de changer « les mauvaises pratiques de défécation et d’hygiène ». D’après Petit, beaucoup de familles vivant en milieu rural ne pensent plus à construire des latrines; elles ne font que bâtir leurs maisons. 

« Nous avons une habitude qui s’est acquise ces 30 dernières années où l’individu sait qu’il y a des possibilités qu’un autre [comme une organisation étrangère] lui apporte les toilettes », explique Petit.

Plutôt que de donner aux gens des latrines et des toilettes gratuites, la DINEPA compte créer un fonds de 120 millions $US afin que les familles puissent emprunter de l'argent et ensuite les construire eux-mêmes.

Une alternative

Il n’y a pas que la DINEPA qui opère dans le domaine d’installations sanitaires en Haïti. Sustainable Organic Integrated Livelihoods (SOIL), une organisation basée aux Etats-Unis d’Amérique, traite et transforme les excréments humains en compost. Le produit peut être utilisé comme engrais.

Pour recueillir les matières fécales, SOIL place ses toilettes spéciales pour les personnes et les institutions qui acceptent de payer une somme modique pour assurer la collecte des matières chaque deux semaines par une camionnette spéciale appelée le « Poopmobile » (« Merdemobile », en français). SOIL indique que son système de toilettes « Eco-San » dessert aujourd’hui 24,000 individus à travers tout le pays.

Le centre pour la transformation d’excrément en compost est à Truitier, au nord de la capitale, non loin de l’un des deux centres de traitement des eaux usées de la DINEPA. Une équipe de trois individus s’occupent directement de la vidange des récipients : l’un les décharge dans des monticules de matière qui devient le compost après six mois, et les autres ouvriers les nettoient pour être utilisé au cours de la prochaine collecte.

Baudeler Magloire de SOIL se trouve à côté d'un tas de bagasse de canne à sucre
mélangée aux excréments au centre de compostage SOIL, près de Truitier, Haïti.
Après six mois ou plus, le matériel aura été transformé en compost.

Photo: AKJ / Marc Schindler Saint Val

« Il y a beaucoup de pays qui utilisent ce système. Tels que les pays de l’Afrique de l’ouest. C’est une nouvelle approche, il s’agit de l’assainissement écologique », indique Baudeler Magloire, responsable de projet à SOIL. 

Ce n'est pas une approche totalement nouvelle. L'utilisation de matières fécales pour la fertilisation des cultures remonte à l’antiquité : les peuples de la Chine, de l’empire romaine et autres civilisations. Les Aztèques et les Incas se sont servis également des excréments humains dans leur agriculture.

Magloire affirme que son organisation n’est pas contre le système de lagunage utilisé par la DINEPA pour traiter les déchets humains, mais ses objectifs sont différents.

« Notre mission est de permettre que la matière soit recyclée, transformée afin de l’envoyer dans divers endroits du pays. Là où des individus peuvent l’acheter, la vendre et l’utiliser dans l’agriculture », d’après Magloire.

Le plan anti-cholera « dans la merde » ?

Pendant que le Merdemobile collecte les matières fécales de 24,000 latrines dans un pays d’à peu près 10 millions d’habitants, les trois quarts de la population conservent encore les pratiques et les structures non hygiéniques et dangereux.

Le Plan d’élimination du choléra en Haïti nécessite 2.2 milliards $US, et un plan pour la République Dominicaine requiert 77 millions $US en plus. Pour les années 2013 et 2014, les deux pays sont à la recherche de 521 millions $US, dont 443.7 $US pour Haïti et 33 $US pour son voisin.

La Banque Mondiale, l’UNICEF et PAHO ont récemment promu 29 millions $US, et deux agences de l’ONU un autre 2.5 millions $US. Mais, jusqu’au 31 mai 2013, les promesses des bailleurs ne dépassent pas la barre de 210 millions $US, soit moins de la moitié du montant nécessaire pour les deux premières années.

« L’investissement dans les secteurs de l’eau et de l’assainissement est absolument essentiel pour éliminer la transmission du choléra », signale Jon K. Andrus, directeur adjoint de PAHO, lors d’une rencontre à Washington au cours de laquelle on a annoncé le don.

Sa directrice a exhorté à la participation de tout un chacun.

« Le gouvernement ainsi que ses partenaires doivent trouver de l’argent pour avoir l’assurance qu’on arrive à accomplir les tâches nécessaires. Notre objectif ne consiste pas seulement en l’élimination du choléra, mais nous devons avoir la garantie que chaque homme, femme et enfant aient accès à l’eau propre et à l’assainissement. Ce sont entre autres les éléments basiques de la dignité humaine », selon Carissa F. Etienne, directrice générale de PAHO.

L’ONU devrait donner la majorité des fonds nécessaires, dès que possible, d’après Dr. Rattan de Physicians for Haiti.

« Il a réduit le montant d'argent qu'il a promis au départ, et il n'a pas encore fait le décaissement », écrit le docteur le 17 juillet 2013 dans un courriel à AKJ. « Cela paralyse la capacité du gouvernement haïtien à mettre en œuvre leur plan. »

Une femme reçoit du sérum dans un centre de traitement du choléra au Centre Hospitalier
Eau de Vie à Fonds Parisien, Haïti, le 10 mai 2013.
Photo: AKJ / Marc Schindler Saint Val

A Cité Soleil, Michelène Milfort sait très bien que le plan n’est pas pour aujourd’hui. Milfort vit sous une tente avec neuf autres individus. Son camp contient 38 abris provisoires, des tentes et des maisons de fortunes qui sont pour la plupart abimées. Ces rescapés du séisme n’ont que trois cabines de SOIL pour faire leurs besoins. Avant, ils avaient l’habitude de se rendre à  n’importe parcelle vide.

John Abniel Poliné est son voisin.

« Il y a des gens qui n’ont pas d’endroits fixes pour satisfaire leurs besoins physiologiques. Parfois l’individu est obligé d’utiliser des sachets plastiques pour les jeter par la suite dans un canal »,  admet-il. « Parfois, la culpabilité ne revient pas à l’individu. Tu dois comprendre que si l’individu avait un endroit fixe pour faire ses besoins, il ne serait pas obligé d’agir ainsi. » 

Poliné se questionnait sur les priorités du gouvernement haïtien et des acteurs internationaux, en particulier, la MINUSTHA. 

« L’on ne fait que fournir des milliers de dollars à la MINUSTHA, pendant que le peuple de Cité Soleil vit dans des conditions infrahumaines », dit-il. 

Le budget de la MINUSTHA pour l’exercice 2012-2013 est de 648 millions $US. Ce montant est de 200 millions $US de plus que la somme qu’auront besoin Haïti et la République Dominicaine pour les deux premières années de leurs plans de lutte contre le choléra.

 

Voire aussi notre Dossier #4

Monday
Jun172013

L’immense bidonville de la reconstruction coûtera « des centaines de millions » 

Port-au-Prince, Haïti, 17 juin 2013 – Trois ans après son lancement en grande pompe par le président René Préval, accompagné de l’acteur Sean Penn et d’autres dignitaires haïtiens et étrangers, le campement « modèle », érigé pour les victimes du séisme haïtien de 2010, a concouru à donner naissance à ce qui pourrait devenir le bidonville le plus vaste et le plus cher du pays.

Les autorités affirment à Ayiti Kale Je (AKJ) que le nouveau bidonville, aussi appelé « Canaan », « Jérusalem » et « ONA-Ville » et qui s’étend sur 11 kilomètres carrés (2718 acres), reste et demeure. Les contribuables et les donateurs étrangers dépenseront probablement « plusieurs centaines de millions » pour urbaniser la région, et jusqu’à 64 millions $US de plus pour dédommager les propriétaires qui menacent de poursuivre le gouvernement et les agences humanitaires.

Trois ans après le lancement de ce campement, appelé Corail-Cesselesse, en souvenir des plantations de canne et de sisal qu’il abritait autrefois, à environ 18 km au nord-est de la capitale, le paysage contraste fortement avec le camp bien ordonné qui a été visité par les dignitaires. Entouré des dizaines de milliers de masures et de nouvelles maisons des « squatters », il fait honte des intervenants locaux et étrangers.

Une carte tirée d’un récent rapport d'URD : « Reconstruction et environnement dans la région métropolitaine de Port-au-Prince : Cas de Canaan ou la naissance d’un quartier ex-nihilo. »

Avant le séisme, cette terre aride et rocailleuse, qui s’étend des abords de Port-au-Prince jusqu’à Cabaret, était en grande partie déserte. La plus grande part appartient à la firme haïtienne NABATEC S.A. qui, depuis 1999, y développait une zone économique intégrée (ZEI) appelée « Habitat Haïti 2020 ». Elle allait abriter des parcs industriels, des maisons unifamiliales et à logements multiples pour divers budgets, des écoles, des espaces verts et un centre commercial. Une compagnie coréenne et un organisme humanitaire américain y avaient déjà acheté des lots, et NABATEC était en discussion avec plusieurs firmes étrangères.

Selon Gérald Émile « Aby » Brun, architecte, président de NABATEC et vice-président du concepteur et constructeur TECINA S.A., « C’était un projet de 2 milliards $US réparti sur 15 ans, que tous avaient déjà approuvé, notamment le gouvernement haïtien et la Banque Mondiale ».  Une étude de la Banque Mondiale menée en 2011 sur les sites potentiels de ZEI, le classait au premier rang des 21 sites évalués au pays : un site potentiel à « haute performance » et « la meilleure application du concept ZEI parmi tous les projets proposés en Haïti ».[Voir le plan à gauche.]

Or, aujourd’hui ce terrain trois fois grand comme le Central Park abrite entre 65 000 et 100 000 habitants, soit 10 000 dans les camps planifiés et les autres dans des baraques. Et ils ne s’en vont nulle part.

« On ne peut pas les déloger », explique Odnell David, un fonctionnaire haïtien, dans une entrevue exclusive avec AKJ. « L’idée est de réorganiser l’espace pour permettre aux gens d’y vivre. »

 L’urbanisation d’environ la moitié des terres en friche coûtera aux contribuables haïtiens et étrangers « plusieurs centaines de millions de dollars, affirme M. David, un architecte à la tête de la section Logements de l’Unité de Construction de Logements et de Bâtiments Publics (UCLBP).

 Le cout de l’infrastructure initiale s’élève déjà à 50 millions $US.

Le camp modèle, un désastre né du désastre

Ouverts en avril 2010, les camps des secteurs 3 et 4 de Corail constituaient le modèle pour relocaliser les déplacés. Ils s’étendent sur deux lots dénivelés des 5000 hectares de propriété privée déclarés « d’utilité publique » par le gouvernement central en mars 2010. Dès le départ, le choix d’installer les gens dans ces plaines désertiques a semé la controverse, pour deux raisons. Premièrement, certains critiques ont accusé M. Brun et NABATEC de chercher à tirer profit de la catastrophe. De plus, plusieurs sont d’avis que cet espace, comme la plupart de la région, n’est pas propice à l'habitation, temporaire ou permanente, pour des raisons environnementales et économiques. [Voir Tirer profit de la catastrophe? et Controverse autour du camp Corail]

Malgré ces controverses, des agences humanitaires, comme l’Organisation Internationale pour les migrations (OIM), World Vision et l’American Refugee Committee (ARC), ont dépensé plus de 10 millions $US pour construire les deux « secteurs », pourvus d’écoles, de terrains de jeux, de latrines et d’électricité, mais qui manquent toujours d’eau. Ils ont planifié de construire plusieurs autres camps, notamment les secteurs 1 et 2, à proximité. Or, dès que les premiers bulldozeurs de l’armée américaine se sont mis à niveler le terrain, les gens, qui n’étaient pas tous victimes du séisme, se sont mis à affluer par dizaines de milliers, envahissant la région et les terres avoisinantes pour « acheter » de divers escrocs des parcelles qu’ils marquaient avant d’y monter leurs tentes improvisées.

Ces trois photos – du 12 janvier 2010, 30 octobre 2010 et le 12 décembre 2012 – montrent comment les squatters ont rempli le territoire autour des campements de secteur 3 et 4, indiqués par les flèches dans la photo de 30 octobre 2010. Source: Google Earth

Au gouvernement central, personne n’a réagi pour prévenir l’invasion, qui se poursuit toujours aujourd’hui. Selon plusieurs, la terre a été offerte aux partisans du parti politique « INITE », de M. Préval, à raison de 10 $US le mètre carré. Selon M. Brun et d’autres sources qui demandent à garder l’anonymat, les nouveaux « propriétaires » ont obtenu de faux « titres » contre de l’argent et des votes aux présidentielles suivantes.

« C’était une affaire d’élections » affirme M. Brun.

Planifiées ou non, stratagème politique ou non, ces tentes sont aujourd’hui des maisons et maisonettes en béton, construites n’importe comment, selon ce que M. David qualifie d’« urbanisation sauvage… sans infrastructures ni eau ni électricité ni installations sanitaires : les gens se sont simplement approprié la terre et tentent de réaliser leur rêve en devenant propriétaires. »

« L’État a l’obligation morale d’intervenir », poursuit-il. « On ne peut les laisser ainsi… ces gens vivent dans des conditions difficiles. »

La police et les autorités locales ont déjà installé leurs bureaux dans des conteneurs.

La vie dans les camps 

Malgré le soleil accablant et la chaleur suffocante, Joel Monfiston travaille. Il cloue un morceau de contreplaqué usé à un vieux deux-par-quatre, arrose les fleurs et arrache les mauvaises herbes parmi les cailloux et les galets.

Joel Monfiston arrose les fleurs placées devant la maison abritant sa famille (à gauche)
et se dresse sur son porche, à coté d’un hangar lequel se transformera, à l’avenir,
en un magasin (à droite).
Photo : AKJ/Milo Milfort

Père d'un enfant, M. Monfiston s’accroupit devant sa maison d’une unique pièce dans le Secteur 3. Au début, il vivait avec sa famille dans une tente. Ils ont maintenant un « abri provisoire » de 24 mètres carrés, construit principalement de contreplaqué et de tôle, par World Vision pour 4500 $US, selon l’agence. Comme la plupart des Haïtiens, il survit comme journalier et avec l’aide de ses proches. Et il s’aventure dans le commerce.

« Ça n’est pas facile. Imaginez, on vous installe ici mais il n’y a pas de travail », déplore-t-il.

M. Monfiston caresse quelques rêves. Il espère ouvrir une boutique dans la petite remise qu’il construit. Il voudrait produire davantage dans son jardin. Mais ce ne sont que des rêves. Pour l’instant, tout ce qu’il possède c’est quelques fleurs et quelques murs pour sa « boutique »... pas de tablette, pas de porte, pas de réfrigérateur, pas de produits.

Et, à l’instar des autres résidants de Corail, il a accès à des latrines, à l’électricité (lampadaires à l’énergie solaire), à des terrains de jeux, à une clinique et à des écoles, mais l’eau est difficile à trouver.

En 2011, l’ONU et Oxfam avaient promis que, grâce à un nouveau système de citernes et de distribution, les résidants allaient bientôt avoir accès à l’eau. Deux ans plus tard, les robinets sont toujours à sec. Les résidants achètent l’eau à 5 gourdes (environ 12 cents US) le seau, des vendeurs privés ou des comités qui gèrent les quelques vannes d’eau fonctionnant encore depuis les débuts du camp, à une époque où l’eau et la nourriture étaient gratuites et où les agences leur fournissaient « travail contre nourriture » et des fonds de démarrage d’entreprise.

Aujourd’hui, toutes les grandes agences ont abandonné le camp Corail et ses 10 000 résidants. L’OIM, l’ARC et World Vision (qui soutient toujours l’école de Corail) sont toutes parties en clamant leur succès haut et fort et en prétendant avoir assuré le « transfert » aux autorités locales.

Un article optimiste, publié le 27 mai 2011 dans le bulletin de la mission de l’ONU, annonçait que le Maire de Croix-des-Bouquets était le nouvel administrateur du camp. Or, dans deux visites distinctes, AKJ n’a pas trouvé la moindre trace d’autorité ou d’assistance locales. L’« Annexe de l’hôtel de ville » du camp Corail a été fermée. Les résidants ont dit aux journalistes ne pas se souvenir de la dernière fois qu’ils ont vu un fonctionnaire. [Voir Controverse autour du camp Corail pour la photo]

« Personne du bureau du maire n’a mis les pieds ici depuis plusieurs mois », ajoute Racide d’Or, membre du comité des résidants de Corail.

« On les voyait par ici seulement quand ils savaient qu’ils pouvaient ‘vendre’ des lots, poursuit cette mère de deux enfants qui a perdu sa maison de Delmas lors du séisme. Pour nous qui vivons ici, il n’y a ni ‘gouvernement’ ni ‘État’. Il faut tout faire soi-même. »

À une autre annexe de l’hôtel de ville de Croix-des-Bouquets, dans un des quartiers de Canaan, deux hommes sont dans un bureau suffocant, constitué d’un conteneur vide annexé à une « salle de conférence » : en contreplaqué coiffée d’une bâche de plastique bleu. C’est midi. Les hommes affirment travailler pour l’hôtel de ville mais refusent de donner leur nom ou de se faire enregistrer.

L’annexe de la marie de Croix-des-Bouquets à Canaan. Photo: AKJ/Milo Milfort

« Ils nous ont simplement laissés ici, confie celui de 30 ans. On n’a aucun moyen de travailler. Notre superviseur ne vient jamais voir comment ça va, » dit l’un d’entre eux.

« J’aimerais bien savoir ce qu’ils pensaient en installant ce bureau ici », ajoute l’autre, plus âgé et affalé dans une chaise de plastique. « On ne fait rien. »

L’absence d’agences humanitaires présente un avantage. Quand les agences donnaient de la nourriture, des emplois et de l’argent, les gangs et les « mafias » contrôlaient diverses parties des camps. Un programme d’Oxfam qui offrait jusqu’à 1000 $US, à certains petits entrepreneurs seulement, a suscité des querelles, des rumeurs, puis des arrestations.

« Les ONG nous ont divisés. Les gens se querellaient entre eux », affirme Auguste Gregory à AKJ, assis avec ses amis devant son commerce de recharge de téléphones : une table couverte de prises électriques et de chargeurs.

« Certains sont allés en prison. D’autres se sont cachés. On était tous ici pour la même raison, mais ils nous ont divisés », se souvient-il.

Pendant presque toute l’année 2010, un gang qui s’appelait « Le Comité des Neuf » menaçait les résidants comme les agences d’aide, à tel point que Richard Poole, l'administrateur du camp de l’ARC, a démissionné et quitté le pays.

« Mes trois mois à Corail furent parmi les plus difficiles en 30 années de carrière humanitaire », reconnaitra plus tard M. Poole dans une entrevue accordée par courriel à AKJ. L’ARC a reçu environ 400 000 $US pour administrer le camp pendant huit mois en 2010.

Or, selon certaines instances humanitaires, le camp de Corail n’est pas un échec total.

« Il est important de comparer où les familles en étaient au début du séisme et où elles en sont aujourd’hui », écrivait World Vision dans un courriel à AKJ. L’agence affirme avoir dépensé environ 7 millions $US en abris, en école, en terrains de jeux et en divers programmes. 

Les gens « venaient de régions sujettes aux crues soudaines, aux glissements de terrain et à l’éclosion de maladies, mais aujourd’hui ils vivent dans une communauté plus saine et sécuritaire », fait-elle remarquer. « Les familles ont un toit et sont protégées… Nous sommes satisfaits de ce résultat. » [Voir Controverse autour du camp Corail aussi]

Tous ne sont pas satisfaits 

« Aby » Brun, le président de NABATEC, n’est pas satisfait.

Au début, M. Brun a affirmé que lui et NABATEC espérait que le gouvernement et les principales instances de reconstruction interviennent pour évincer les squatters et les résidants du camp, ou au moins qu’ils rendent permanents les abris temporaires afin qu’Habitat Haïti 2020 puisse voir le jour [voir Tirer profit de la catastrophe?]

Pendant ce temps toutefois, M. Brun déplore le fait que le gouvernement Martelly ait décidé de suivre la même logique abusive et de saisir deux autres lots des terrains de NABATEC pour construire, à la jonction des autoroutes 9 et 1, une usine de traitement de déchets sur ce qui devait être un parc industriel, puis en face, construire les bureaux du Comité olympique haïtien. Selon M. Brun, ces deux lots sont évalués par la Direction Générale des Impôts (DGI) à 10 millions $US.

Au fil des mois, les partenaires de NABATEC, dont certains font partie des familles haïtiennes les plus riches, ont compris que leur projet ne serait plus réalisable. 

« Le pays a perdu une grande occasion, affirme M. Brun. J’ai passé 16 ans à travailler à ce projet. »

Aujourd’hui, NABATEC veut être indemnisée, en vertu du droit et de la Constitution. La compagnie a soumis ses dossiers à la DGI et aux trois ministres des Finances qui ont été en poste depuis que les terres ont été déclarées « utilité publique ».

« La dernière rencontre de ‘rappel’ s’est déroulée sous Marie-Carmelle Jean-Marie, il y a environ trois mois », poursuit-il.

Mme. Jean-Marie a démissionné en avril, apparemment pour des divergences d’opinion à propos d’une série de contrats sans appel d’offres et d’autres dépenses.

Au total, si le gouvernement remboursait NABATEC pour ces terres et celles présentement occupées par les camps et les squatters, NABATEC obtiendrait 64 millions $US.

Gérald Emile « Aby » Brun, architecte et président de NABATEC S.A., détient une facture
soumise à la Direction Générale des Impôts (DGI) pour plus de 19 millions $US.
NABATEC est le propriétaire de la plupart des terres sur lesquelles sont érigées
le camp Corail-Cesselesse et les zones telles que Canaan, Jérusalem et ONAville.
Photo: AKJ

« Nous avons soumis tous les documents et les titres, expliquait M. Brun en mai. Dans les conversations, ils ont dit ‘Oui, nous reconnaissons que ce sont vos terres’ et ils ont dit qu’ils allaient nous payer, mais… il n’y a rien d’écrit.”

Pour pouvoir confirmer ce qu’affirme M. Brun, AKJ a transmis une douzaine de demandes d’entrevue aux dirigeants de la DGI, par écrit et en personne, sur une période de trois mois. Finalement, en février 2013, Raymond Michel, qui dirige le bureau du domaine de la DGI, a promis à AKJ une entrevue, en faisant remarquer : « Ce dossier est de nature très, très délicate. » Il a fait faux bonds. 

Entretemps, M. Brun s’impatiente. NABATEC est ouverte à l’idée de négocier, mais la compagnie pense également poursuivre, pour « atteinte au droit de propriété », le gouvernement et les agences humanitaires qui continuent de lancer des projets à Corail ou qui aident les squatters dans les régions autour des camps. 

« Ça fait déjà trois ans, fait-il observer. Je comprends les difficultés que traversent ces gens sans maison ni travail ni écoles… mais ça ne donne pas à la mafia ni aux escrocs le droit de profiter de leur détresse pour s’enrichir, pendant qu’on n’a rien. » 

A la recherche de l’argent de, et pour, la terre promise

Tandis que NABATEC plaide auprès du ministère des Finances et de la DGI pour obtenir compensation, une autre aile du gouvernement haïtien est à la recherche de fonds, mais non pour dédommager les propriétaires.

L’UCLBP espère plutôt prendre la place de NABATEC et bâtir son propre projet : l’urbanisation d’environ 500 hectares pour loger une population de 100 000 âmes.

Le  flanc typique de la colline de Canaan où de nombreuses maisons sont en chantier.
Photo: AKJ/Milo Milfort

Selon M. David, l’avant-projet est déjà prêt, grâce à la firme canadienne IBI/DAA et à l’haïtienne SODADE. Quand on lui demande le prix du projet, l’architecte refuse de donner un prix et ajoute qu’il n’a pas été soumis à un appel d’offres. Il a plutôt été annexé à un autre projet déjà en cours chez IBI/DAA, qui bénéficie souvent des contrats gouvernementaux.

« C’est un projet parfait. Il comprend des routes, un système de distribution d’eau et des installations sanitaires », admet-il, en ajoutant qu'AKJ ne peut le voir parce qu’il n’a pas encore été approuvé.

Le travail pour les infrastructures préliminaires du site coûtera « environ 50 millions $US ».

Mais ce proto-bidonville n’est pas près de devenir un quartier organisé. Entre autres défis, il faudra convaincre les résidants qui ont marqué « leur » lot de céder la place aux infrastructures.

« C’est un projet à très long terme », admet M. David.

Et les fonds ne seront pas faciles à trouver.

« Il nous faudra beaucoup de ressources, et l’État ne dispose pas de tout le financement nécessaire… Nous cherchons des fonds pour au moins pouvoir commencer, ajoute-t-il. Et ça n’est pas pour demain. »

Pendant ce temps, les nouveaux « squatters » continuent d’affluer dans ce « no man’s land » avec leur baluchon, leurs piquets de tente et quelques blocs de ciment.

 

 

 

 

L’artiste Alexis Roffy Eddiness Barns Djoly se tient à la porte de sa maison à Corail Secteur 3. Photo: AKJ/Marc Schindler Saint Val

 

 

 

 

 

 

 

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